Au lieu de répondre à ma question il m'en posa une autre:
—Vous n'allez pas continuer ces recherches, n'est-ce pas? me dit-il. C'est vous exposer déraisonnablement: vous voyez à quel danger vous avez échappé. Ne vous engagez pas sur les boulevards. Les soldats ne savent pas ce qu'ils font et tirent au hasard. On peut encore contenir ceux qu'on a sous la main, mais ceux qui sont en vedettes à l'angle des rues font ce qu'ils veulent.
Je n'avais pas besoin qu'on me montrât le danger qu'il y avait à circuler dans les rues en ce moment; j'avais vu d'assez près ce danger pour l'apprécier, mais je ne pouvais pas me laisser arrêter par une considération de cette nature, et je persistai à aller à la caserne de la Douane.
—Eh bien, alors, je vais vous conduire aussi loin que possible; tant que vous serez à l'abri de mon uniforme, vous serez au moins protégé.
Les maisons et les magasins du boulevard étaient fermés et l'on ne rencontrait pas un seul passant: la chaussée et les trottoirs appartenaient aux soldats, qui étaient en train de souper.
Au débouché de chaque rue se trouvaient des pelotons de cavalerie qui montaient la garde le pistolet au poing.
Puis çà et là sur les trottoirs étaient dressées des tables autour desquelles se pressaient les soldats: pour éclairer ces tables, on avait fiché des bougies dans des bouteilles ou collé des chandelles sur la planche.
Les lumières des bougies, les flammes du punch, les feux des bivouacs contrastaient étrangement avec l'aspect sombre des maisons; de même que les cris et les chants des soldats contrastaient lugubrement avec le silence qui régnait dans les rues.
Mon ami ne pouvait pas s'éloigner de sa compagnie; nous nous séparâmes bientôt et je continuai ma route sans accident. Plusieurs fois les vedettes m'arrêtèrent; plus d'une fois je vis la pointe d'une lance ou le bout d'un pistolet se diriger vers ma poitrine; mais enfin je n'entendis plus les balles me siffler aux oreilles et j'en fus quitte pour des explications que j'appuyais de l'exhibition de mon laissez-passer.
—Des prisonniers, me répondit l'officier auprès duquel on me conduisit, nous en avons, mais je ne les connais pas, je ne sais pas leurs noms.