Ce qu'il y avait de particulièrement grave pour moi dans cette situation, c'était l'esprit de mes hommes qui, depuis Marseille, avait complètement changé: en entrant dans le Var, j'étais sûr que les sabres ne sortiraient pas du fourreau sans mon ordre; maintenant des indices certains me prouvaient qu'on n'attendrait pas cet ordre pour agir, et que peut-être même on ne m'écouterait pas. A la fièvre de la poursuite, toujours entraînante pour les esprits les plus calmes et les plus pacifiques, s'étaient jointes les excitations passionnées des populations au milieu desquelles nous nous trouvions: «Tuez-les, sabrez tout, pas de prisonniers;» et tous ces mauvais conseils de gens qui, après avoir perdu la tête dans la peur, perdent la raison lorsqu'ils sont rassurés.

Quand nous paraissions dans une ville ou dans un village, la partie de la population hostile à l'insurrection, qui s'était prudemment condamnée au calme ou cachée dans ses caves, reprenait courage, ou s'armait, ou se formait en compagnie de gardes nationaux pour marcher derrière nous, et l'esprit qui animait ces volontaires de la dernière heure n'était point la modération et la justice; on était d'autant plus exalté qu'on avait été plus timide; on voulait se venger de sa peur. Mes hommes naturellement subissaient le contre-coup de cette exaltation; on les attirait, on les entraînait, on les faisait boire, et je ne les avais plus dans la main; après avoir écouté toutes les histoires plus ou moins exagérées qu'on leur racontait, échangé des poignées de main avec les trembleurs, entendu les applaudissements des uns, les vociférations des autres, ils en étaient arrivés à croire qu'ils marchaient contre des bandits coupables de tous les crimes.

Comment les retenir et les modérer? Je commençai alors à regretter d'avoir accepté le commandement que le colonel m'avait imposé, car je ne pourrais pas assurément me renfermer dans le rôle que je m'étais tracé; au moment de la rencontre, je ne commanderais pas à mes hommes, mais je serais entraîné par eux, et jusqu'où n'iraient-ils pas?

Mes hésitations, mes irrésolutions, mes remords me reprirent: je n'aurais pas dû céder aux prières du colonel, et plutôt que de me lancer dans une expédition que je réprouvais, j'aurais mieux fait de persister dans ma démission.

Mazurier, comme s'il lisait ce qui se passait en moi, semblait prendre à coeur d'irriter mes craintes.

—Il sera bien difficile de modérer nos hommes, me disait-il à chaque instant.

Et alors il me donnait le conseil de leur parler, et de recommencer ma harangue de Saint-Zacharie. Mais le moment favorable aux bonnes paroles était passé, je ne voulais pas me faire rire au nez et compromettre mon autorité dans une maladresse: il me fallait au moins conserver sur mes hommes l'influence du respect et de l'estime.

Tant que je serais seul maître de mon détachement, j'avais l'espérance de conserver une partie de cette influence et, en fin de compte, d'imposer toujours ma direction à mes hommes; s'ils n'obéissaient point à la persuasion, ils obéiraient au moins à la discipline; mais le moment arrivait où j'allais devoir agir de concert avec les autres troupes qui cernaient les insurgés dans un cercle concentrique, et alors j'aurais à obéir à une autre inspiration, à une autre volonté que la mienne.

Quelle serait cette inspiration? quel serait l'esprit des officiers avec lesquels j'allais opérer? quels seraient les sentiments de leurs troupes? sous les ordres de quel général, de quel colonel le hasard allait-il me placer? aux réquisitions de quel préfet me faudrait-il obéir?

Toutes ces questions venaient compliquer les dangers de ma situation.