J'avançai jusqu'au salon sans trouver personne; arrivé là, j'entendis des éclats de voix dans le jardin et je vis le général, un fusil de munition à la main, faisant faire l'exercice à un grand paysan de dix-huit à dix-neuf ans.

—Au commandement: «Portez, arme!» criait le général, vous saisissez vivement votre arme: une, deusse.

Et il fit résonner son fusil sous sa main vigoureuse comme le meilleur sergent instructeur. Mais à ce moment il m'aperçut, et venant vivement à moi, il me prit les deux mains.

—Comment c'est vous, dit-il, quel plaisir vous me faites; nous allons déjeuner ensemble, si toutefois il y a à manger, car maintenant ce n'est plus comme autrefois. J'ai remplacé ma vieille servante par ce garçon-là, à qui j'apprends l'exercice pour me distraire, et il n'est pas fort sur la cuisine; mais à la guerre comme à la guerre.

Nous nous mîmes à table.

—Cela réjouit le coeur, dit le général en me regardant, d'avoir une honnête figure devant soi; car maintenant je suis toujours seul, ce qui n'est pas gai. Garagnon ne vient plus, fâché qu'il est, je crois, par le mariage de Clotilde, et l'abbé a ses douleurs. Je suis seul, toujours seul. On devait m'emmener à Paris; mais le mariage fait, monsieur mon gendre a trouvé que je le gênerais moins à Cassis et on m'a abandonné; c'est un homme de volonté que monsieur mon gendre. Après tout, mieux vaut peut-être que je reste ici que de vivre avec ma fille; je lui serais un embarras: elle est déjà à la mode à Paris et un vieux bonhomme comme moi n'est pas amusant à traîner.

Tant que dura le déjeuner, il se plaignit ainsi: cette séparation l'avait accablé; la solitude surtout l'épouvantait.

Après le déjeuner, je lui proposai de faire sa sieste comme à l'ordinaire, pendant que je me promènerais dans le jardin, mais il secoua tristement la tête.

—C'était la musique qui m'endormait, dit-il; maintenant, je n'ai plus de musique puisque la musicienne est partie.

—Si je la remplaçais aujourd'hui?