Que faire, non pour me créer une position ou pour me gagner une fortune, mais pour vivre honnêtement et librement?

On a souvent raillé l'officier qui va partout cherchant «l'Annuaire», et qui, rêvant haut dans le café où il s'est endormi, demande «l'Annuaire». Jusqu'à un certain point la raillerie est fondée. Oui, l'officier vit continuellement avec la préoccupation et le souci de son avancement. En dehors de l'armée et de son régiment, il ne voit rien et ne s'intéresse à rien. Cela est ainsi, on doit en convenir, mais en même temps il faut dire qu'il ne peut pas en être autrement.

On demande au soldat de quitter son pays et sa famille, de vivre sans foyer, sans affections, sans relations sociales, sans aucun des mobiles qui poussent les hommes ou les soutiennent, et il se résigne à tous ces sacrifices. Mais comme il faut bien qu'on aime quelque chose en ce monde, comme il faut bien qu'on ait un but dans sa vie, on aime la carrière dans laquelle on est entré, et le but qu'on propose à son activité et à son intelligence, c'est l'avancement: lieutenant, on veut être capitaine; colonel, on veut être général; c'est un devoir qu'on accomplit, un droit qu'on poursuit.

Voilà pourquoi l'officier qui sort de l'armée, dans un âge où il doit travailler encore, est un déclassé. Il en est de lui comme du prêtre qui sort du clergé. Il n'y a rien à faire ni pour l'un ni pour l'autre dans la société; le monde n'est pas organisé pour eux, pour leurs besoins, pour leurs habitudes, et ils vont se choquant à des moeurs, à des usages, à des idées qui ne sont pas les leurs. Partout gênés, ils sont partout gênants; ils encombrent la vie sociale, et sans pitié on les pousse, on les coudoie, on les meurtrit, ils tournent sur eux-mêmes, et comme ils n'ont point de but vers lequel ils puissent se diriger, ils piétinent sur place... et surtout sans place.

C'est là mon cas, et je suis dans Paris comme un Huron que le hasard aurait tout à coup posé au carrefour du boulevard et de la rue Vivienne: ces gens qui l'entourent, courant à leurs affaires ou à leurs plaisirs, l'étonnent sans l'intéresser; c'est un homme qui regarde une fourmilière.

En venant de Marseille à Paris, j'ai lu, pour me distraire de mes pensées, un livre qui m'a donné à réfléchir sur ce sujet; c'est un roman de Balzac: Un ménage de garçon. Le héros ou plus justement le principal personnage de ce roman, car Balzac peint des hommes et non des héros dessinés en vue de plaire aux belles âmes, le principal personnage de ce roman est un officier qui, après Waterloo, rentre dans la vie sociale.

Endurci par l'exercice de la force et du commandement, exaspéré par les déceptions de la défaite, corrompu par les autres autant que par sa propre nature, il devient le type le plus complet qu'on puisse rêver du soudard et du brigand. Sa mère, il lui demande pour tout service de «crever le plus tôt possible». Sa nourrice, il la vole. Son oncle, il l'abrutit. Sa femme, il la fait mourir de débauche. Ses amis, il les trahit quand ils sont heureux, ou bien il les abandonne quand ils sont malheureux. Les hommes, il les tue, les dupe ou les insulte. Ses enfants, il les craint, et il croit qu'ils souhaiteront sa mort, «ou bien ils ne seraient pas ses enfants». Si je devais être un jour un Philippe Brideau, ce que j'aurais de mieux à faire serait de me brûler tout de suite la cervelle.

J'avoue que plus d'une fois j'ai eu cette idée, et que si je ne l'ai point encore mise à exécution, c'est que rien ne presse; je ne suis point à bout de forces, et j'ai, je m'en flatte, bien du chemin à parcourir avant d'arriver à la pente sur laquelle glissent les Brideau.

Débarqué à Paris, mon premier soin a été de régler les affaires de mon père, dont je n'avais pas pu m'occuper encore. Ce règlement a été des plus simples; mais pour cela il n'en a pas moins été très-douloureux, car il m'a fallu vendre bien des meubles qui pour moi étaient des souvenirs.

J'ai commencé par prendre tout ce que j'ai pu entasser dans les deux petites chambres que j'occupe au cinquième étage d'une maison de la rue Blanche; mais l'appartement de mon père était assez grand, tandis que le mien est des plus exigus. J'ai été vite débordé, et alors j'ai dû me débarrasser de bien des objets qui m'étaient précieux. La place se paye cher à Paris, et, dans ma situation, je ne peux pas me charger d'un loyer lourd; les cinq cents francs que coûte le mien me sont déjà assez difficiles à payer.