Cinq minutes après, je laissais retomber le marteau de l'hôtel Solignac, et l'on m'introduisait dans un petit salon d'attente.

—Je ne sais si madame peut recevoir, dit le domestique, je vais le faire demander.

Ce moment d'attente me permit de me remettre, car l'émotion m'étouffait.

Quelques minutes s'écoulèrent, et le domestique m'ouvrit la porte du salon de réception: Clotilde, debout devant la cheminée, me tendait les deux mains.

—Enfin, vous voilà, dit-elle, après m'avoir fait asseoir près d'elle, chez moi, et nous sommes ensemble, sans avoir à trembler ou à nous cacher. Comme j'attendais ce moment avec impatience! Maintenant que nous sommes réunis, rien ne nous séparera plus. Mais, regardez-moi donc.

Et comme je tenais les yeux baissés sur le tapis:

—Pourquoi cette tristesse! vous n'êtes donc pas heureux d'être près de moi?

—Vous ne pensez qu'au présent; moi je suis dans le passé, et je ne peux pas être heureux en comparant ce présent à mes espérances. Est-ce dans la maison d'un autre, la femme d'un autre que je devais vous voir? Vous n'aviez donc jamais bâti de châteaux en Espagne? Si vous saviez la vie que je m'étais arrangée avec vous!

—Pourquoi parler de ce qui est impossible, dit-elle avec impatience, et quel bonheur trouvez-vous à rappeler des souvenirs qui ne peuvent que nous attrister tous deux? L'heure présente n'a-t-elle donc pas de joies pour vous? Soyez juste et ne vous laissez pas aveugler par le chagrin. Il y a quinze jours, espériez-vous ce qui arrive aujourd'hui? Non, n'est-ce pas? Eh bien, croyez que demain, dans quinze jours, nous aurons d'autres bonheurs que nous ne pouvons pas prévoir en ce moment. Ayons foi dans l'avenir. Et pour aujourd'hui, ne me gâtez pas la joie de cette première visite. Faites qu'il m'en reste un souvenir qui me soutienne et m'égaye dans mes heures de tristesse; car si vous avez des jours de douleur, vous devez bien penser que j'en ai aussi. Vous êtes seul, vous êtes libre, moi je n'ai pas cette solitude et cette liberté. Allons, donnez-moi vos yeux, Guillaume, donnez-moi votre sourire.

Qui peut résister à la voix de la femme aimée? L'amertume qui me gonflait le coeur lorsque j'étais entré, la colère, la jalousie se dissipèrent sous le charme de cette parole caressante. La séduction qui se dégageait de Clotilde m'enveloppa, m'étourdit, m'endormit et m'emporta dans un paradis idéal.