—Voyez-vous là-bas? dit-elle. Cet uniforme vous parle-t-il au coeur? C'était celui que vous portiez quand nous nous sommes rencontrés.
Pour la première fois, je restai insensible à ce souvenir d'amour; d'autres souvenirs m'étreignaient, m'étouffaient.
Mes amis, mes camarades, mes soldats. Ils s'avançaient, et les uns après les autres je les retrouvais. Quelques-uns manquaient. Où étaient-ils? qu'étaient-ils devenus? Mazurier est lieutenant-colonel. Comment a-t-il pu arriver à ce grade? Danglas n'est encore que capitaine et il n'est même pas décoré. Comme les hommes ont bonne tenue! C'est le meilleur régiment de l'armée.
Ils passent, ils sont passés.
—Pourquoi n'êtes-vous pas à leur tête? me dit Clotilde; vous seriez leur colonel.
Oui, pourquoi ne suis-je pas avec eux? Ce mot jeté au milieu du tourbillon de mes souvenirs m'écrasa. Je quittai le balcon et j'allai m'asseoir dans un coin de la chambre; que m'importait ce défilé maintenant, je n'étais plus dans le présent, j'étais dans le passé, j'étais avec ceux au milieu desquels ma jeunesse s'était écoulée. L'antiquité a fait une fable de la robe de Nessus, l'uniforme s'attache à la peau comme cette robe légendaire, et quoi qu'on fasse on ne peut pas l'arracher.
Je voulus les revoir, et, au lieu de rester à dîner chez Clotilde, comme je le devais, je m'en allai à Vincennes.
Les troupes rentraient dans leur camp qui occupait le grand espace dénudé compris entre le château et le fort de Gravelle.
Beaucoup de jeunes officiers et de jeunes soldats regardèrent avec indifférence ou dédain ce pékin qui venait rôder autour de leur campement; mais les vieux voulurent bien me reconnaître et me faire fête.
Ce fut le trompette Zigang qui, le premier, me reconnut: je m'étais arrêté devant lui; il me regarda d'un air goguenard en me lançant au nez quelques bouffées de tabac, puis ses yeux s'agrandirent, sa bouche s'ouvrit, son visage s'épanouit; vivement, il retira sa pipe de ses lèvres, et, portant la main à son képi: