—Non, mon ami, puisque je m'ouvre à vous et vous explique les conséquences terribles qu'une indiscrétion pourrait amener. Vous voyez que je n'ai pas craint de mettre la vie de M. de Solignac entre vos mains. Songez qu'il y a cinq ou six jours à peine, dimanche précisément, parlant à table, il disait: «Pour moi, à moins d'être tué par hasard ou d'être frappé d'apoplexie, je suis certain d'apprendre ma mort au moins six ou huit heures à l'avance, car je recevrai une visite qui sera plus sûre que l'avertissement du médecin ou les consolations du curé.» Maintenant que nous nous sommes vus, laissez-moi retourner près de lui. Revenez dans la journée autant de fois que vous voudrez; je vais donner des ordres pour qu'on vous reçoive et me prévienne aussitôt.

Elle tendit la main; je la gardai dans les miennes.

Alors, la regardant longuement et l'obligeant pour ainsi dire à relever ses paupières qu'elle tenait obstinément baissées, et à fixer ses yeux sur les miens, je lui dis ce seul mot:

—Clotilde!

Mais elle détourna la tête, et retirant doucement sa main de dedans les miennes, elle sortit du salon sans se retourner.

J'avais bien souvent pensé à la mort de M. de Solignac. Mais ce qui flotte indécis dans notre esprit ne ressemble en rien aux faits matériels de la réalité.

M. de Solignac allait mourir. Quel résultat cette mort aurait-elle sur ma vie?

Clotilde n'aimait pas son mari. De cela j'avais la certitude et la preuve. Elle avait fait un mariage d'argent ou plutôt de position, ce qu'on appelle dans le monde un mariage de raison. Pauvre, elle avait voulu la fortune, et elle l'avait prise où elle l'avait trouvée, sans s'inquiéter de la main qui la lui offrait. Le hasard avait servi son calcul. M. de Solignac, en dix années, avait conquis une fortune qu'on croyait considérable et qui lui avait créé une grande position dans la spéculation: il n'y avait pas d'affaire dans laquelle il n'eût mis les mains.

Les prédictions de mon camarade Poirier s'étaient réalisées, et M. de Solignac était rapidement devenu une puissance financière avec qui on avait dû compter; en ces dernières années, ce n'étaient plus les aventuriers qui dînaient à sa table, des Partridge, des Torladès, mais les grands noms du monde des affaires. Et son habileté lui avait toujours permis de se retirer les mains pleines là où les autres restaient les mains vides.

Quelle influence cette fortune exercerait-elle sur Clotilde?