Il pleuvait une petite pluie fine qui avait empêché les enfants et les promeneurs de sortir; le jardin était désert; je ne trouvai personne sous les marronniers, dont l'épais feuillage retenait la pluie.

Je n'étais plus distrait, je n'étais plus troublé, et cependant je ne voyais pas plus clair en moi: j'étais dans un tourbillon, et mes pensées tournoyaient dans ma tête comme les feuilles sèches, alors que, saisies par un vent violent, elles tournoient dans un mouvement vertigineux.

Il allait mourir, il devait mourir et je me jetais au devant de la mort pour l'empêcher de frapper son dernier coup.

Telle était la situation; il fallait l'envisager avec calme et voir quelle conduite elle devait m'inspirer.

Malheureusement ce calme, je ne pouvais pas l'imposer à ma raison chancelante.

Cependant cette situation était bien simple et je n'étais pour rien dans les faits qui l'avaient amenée. Elle s'était produite en dehors de moi, à mon insu, sans que j'eusse rien fait pour la préparer. Ce n'était pas moi qui avais conduit M. de Solignac chez mademoiselle Zulma, pas moi qui avais excité sa fureur, pas moi qui l'avais frappé d'une congestion mortelle. S'il mourait de cette congestion, c'est que son heure était venue et que la Providence voulait qu'il mourût.

De quel droit est-ce que j'osais me mettre entre la Providence et lui? Cela ne me regardait point. Étais-je le fils de M. de Solignac? son ami?

Son ennemi au contraire, son ennemi implacable. Il m'avait pris celle que j'aimais, il m'avait réduit à cette vie misérable que je menais depuis si longtemps. Il était puni de ses infamies, et Dieu prenait enfin pitié de mes souffrances.

Et je voulais arrêter la main de Dieu! Au moment où j'allais atteindre le but que j'avais si longtemps rêvé, je m'en éloignais. Et pourquoi? Pour sauver un homme qui ne faisait que le mal sur la terre.

Sans doute c'eût été un crime à moi, sachant ce que Clotilde m'avait appris, d'aller répéter partout: «M. de Solignac est dans un état désespéré, et s'il apprend la vérité de la situation, il peut en mourir.» Mais ce n'est point ainsi que les choses se présentent.