Pécuniairement, je suis exactement dans la même situation qu'au moment où j'ai donné ma démission. Vingt fois, peut-être cinquante fois, M. de Solignac m'a offert des occasions superbes pour gagner sans peine de grosses sommes qui, mises bout à bout et additionnées, eussent bien vite formé une fortune. Mais, grâce au ciel, je n'en ai jamais profité. Il suffisait qu'elles me vinssent de M. de Solignac pour qu'il me fût impossible de les accepter. Quant à celles qui ont pu se présenter autrement (et dans le monde où je vivais elles ne m'ont pas manqué), je n'ai jamais eu le temps de m'en occuper. Je ne m'appartenais pas; mon intelligence comme mon coeur étaient à Clotilde.

Donc je n'avais rien et c'était vraiment trop peu pour demander en mariage une femme riche.

Si vous étiez bon pour être son amant, me dira-t-on, vous l'étiez encore pour devenir son mari. Sans doute, cet argument serait tout-puissant si le monde était organisé d'après la loi naturelle; mais comme il est réglé par les conventions sociales, ce raisonnement, qui tout d'abord paraît excellent, se trouve en fin de compte n'avoir aucune valeur.

Dans ces conditions, je n'avais qu'une chose à faire: attendre que Clotilde me parlât de ce mariage.

Assez souvent elle m'avait dit: «Suis-je ta femme, m'aimes-tu comme ta femme,» pour me répéter ces paroles alors qu'elles pouvaient prendre une signification immédiate et devenir la réalité. Il me semblait qu'elle m'aimait assez pour venir au-devant de mes espérances.

Cependant ce ne fut point cette question de mariage qu'elle aborda, mais bien une autre à laquelle, je l'avoue, j'étais loin de penser.

Pendant son mariage, Clotilde avait été si peu la femme de M. de Solignac, que je n'avais pas cru que la mort de celui dont elle portait le nom dût amener le plus léger changement entre nous. Nous serions un peu plus libres, voilà tout, et cette liberté avait été si grande, qu'elle ne pouvait guère l'être davantage, à moins que je n'allasse demeurer chez elle.

Faut-il dire que j'eus peur qu'elle ne m'en fit la proposition? Que je la connaissais peu!

—Mon ami, me dit-elle un soir, peu de temps après la mort de M. de Solignac, le moment est venu de traiter entre nous une question délicate.

—Depuis plusieurs jours j'attends que vous l'abordiez la première, et je ne saurais vous dire combien je suis heureux de vous voir mettre tant d'empressement à venir au-devant de mes désirs.