Elle me regarda avec surprise; mais j'étais si bien convaincu qu'elle ne pouvait que vouloir me parler de notre mariage, que je ne m'arrêtai pas devant cet étonnement et je continuai:

—Avant tout, laissez-moi vous dire ce que vous savez, mais ce que je veux répéter, c'est que rien n'est au-dessus de mon amour pour vous; c'est cet amour qui a fait ma vie, il la fera encore. Assurément, le rôle que joue dans le monde un homme pauvre qui épouse une femme riche est fort ridicule, et il l'expose à toutes sortes d'humiliations, à toutes sortes d'accusations. Personne ne veut admettre la passion, tout le monde croit à la spéculation. Que cela ne vous arrête pas: aimé par vous, les accusations ne m'atteindront pas, les humiliations glisseront sur mon coeur, si bien rempli qu'il n'y aura place en lui que pour la joie.

Elle ne me laissa pas aller plus loin; de la main elle m'arrêta:

—Ce n'est pas de l'avenir que je veux vous parler, me dit-elle, nous avons tout le temps de nous en occuper, c'est du présent. La mort de M. Solignac m'impose des convenances que nous devons respecter.

—Ah! c'est de questions de convenances que vous voulez m'entretenir, dis-je, tombant du rêve dans la réalité, rougissant de ma naïveté, humilié de ma sottise, profondément blessé dans ma confiance.

—Vous sentez, n'est-ce pas, que nous ne pouvons pas garder maintenant les habitudes que nous avions au temps de M. de Solignac.

—Vraiment?

—Oh! j'entends en public. Une veuve est obligée à une réserve dont une femme est affranchie par l'usage.

—L'usage est admirable.

—Il ne s'agit pas de savoir s'il est ou s'il n'est pas admirable; il est, cela suffit pour que je désire lui obéir et pour que je vous demande de me faciliter cette tâche... pénible. Si vous y consentez, nous ne nous verrons donc que dans l'intimité la plus étroite. Si nous étions maintenant ce que nous étions naguère, ce serait nous afficher pour le présent, et en même temps ce serait donner de notre passé une explication que le monde ne pardonnerait pas.