Au bout d'un mois, nous revînmes à Paris et j'allai conduire ma fille chez une nourrice qui m'avait été trouvée à Courtigis sur les bords de l'Eure. La veuve d'un de mes anciens camarades, madame d'Arondel, habite ce pays; c'est une très-excellente et très digne femme qui voulut bien me promettre de veiller sur ma fille et d'être pour elle une mère en attendant le moment où la mère véritable voudrait se faire connaître.
LVII
La naissance de ma fille fit ce que les observations, les inductions, les raisonnements n'avaient pu faire, elle me démontra jusqu'à l'évidence que Clotilde ne voulait pas me prendre pour mari.
Pourquoi?
Un autre que moi examinant cette question eût trouvé l'explication de sa résistance dans des raisons personnelles, c'est-à-dire dans la fatigue d'une liaison qui durait depuis trop longtemps. Seul peut-être je ne pouvais accepter cette conclusion, car chaque jour j'avais des preuves certaines que son amour ne s'était point affaibli et qu'il était maintenant ce qu'il avait été pendant les premiers mois de notre liaison. Seulement, la mort de Solignac ne lui avait pas fait faire un pas décisif: Clotilde voulait bien être aimée par moi, elle voulait bien m'aimer, elle ne voulait pas plus.
Ce n'était donc pas dans des raisons personnelles qu'il fallait chercher, mais dans des raisons professionnelles, si l'on peut s'exprimer ainsi, c'est-à-dire que le motif déterminant de son refus était dans ma position. Elle ne voulait pas prendre pour mari, un homme qui n'était rien et qui n'avait rien. En agissant ainsi, était-elle entraînée par l'intérêt? Jamais je ne lui ait fait l'injure de le supposer un instant; légataire de M. de Solignac, elle était assez riche pour n'avoir pas besoin de s'enrichir par un nouveau mariage. Ce qui la dominait, c'était l'opinion du monde. Elle ne voulait pas qu'on pût dire qu'elle avait épousé par amour un homme de rien. Que le monde, au temps où elle était mariée, dît que cet homme était son amant, elle n'en avait eu souci. Mais qu'il dît maintenant que de cet amant elle faisait son mari, c'était ce qu'elle ne pouvait supporter. Étrange morale, contradiction bizarre, tout ce qu'on voudra; mais c'était ainsi; et d'ailleurs, il ne serait peut-être pas difficile de trouver d'autres femmes qui aient agi de cette manière.
Avant la naissance de Valentine, j'avais souffert de ne pas voir Clotilde venir au-devant de mes désirs en me donnant ce dernier témoignage d'amour. Mais enfin, comme elle m'aimait, comme elle me donnait d'autres marques de tendresse, comme rien n'était changé dans notre vie intime, je m'étais résigné à rester dans cette situation tant qu'elle voudrait la garder: pourvu que je la visse chaque jour; pourvu qu'elle fût à moi, c'était l'essentiel. Le mariage viendrait plus tard, s'il devait venir. J'avais son amour, et c'était son amour seul que je voulais; le sacrement matrimonial ne pouvait y ajouter que les joies de l'intérieur et du foyer.
Mais la naissance de Valentine changeait complétement la situation. Il fallait qu'elle eût un père, une mère, une famille, la chère petite. Et le mariage, qui pour nous n'était pas rigoureusement exigé, le devenait pour elle; il fallait qu'elle fût notre fille, pour elle d'abord, et aussi pour nous.
Arrivé à cette conclusion, je me décidai à forcer le consentement de Clotilde. Pour cela, je n'avais qu'un moyen, un seul, conquérir un nom ou une fortune, et, ainsi armé, exiger ce qu'on ne m'offrait pas.
Malheureusement on ne conquiert pas un nom ou une fortune du jour au lendemain: il faut des conditions particulières, du temps, des occasions et encore bien d'autres choses. J'examinai le possible, et après avoir reconnu que j'étais absolument incapable de faire fortune, je m'arrêtai à l'idée de tâcher de me faire un nom dans la guerre d'Amérique. Il me sembla que pour un homme déterminé qui connaissait la guerre, il y avait là des occasions de se distinguer: les Américains avaient besoin de soldats, ils accueilleraient bien, sans doute, ceux qui se présenteraient.