Sans doute, pour réaliser cette idée, il me fallait quitter Clotilde, quitter ma fille, mais c'était un sacrifice nécessaire, et, si douloureux qu'il pût être, je ne devais pas hésiter à me l'imposer.
Avant de partir pour l'Amérique, je voulus m'y préparer un bon accueil et m'entourer d'appuis et de recommandations, qui pouvaient m'être utiles. Pour cela, je songeai à m'adresser à mon ancien camarade Poirier, qui, si souvent, m'avait fait des offres de service que je n'avais pas pu accepter.
Devenu général, Poirier était maintenant un personnage dans l'État; il avait l'oreille et la confiance de son maître et tout le monde comptait avec lui; il pouvait à peu près ce qu'il voulait. Pour ce que je désirais obtenir, cette toute-puissance n'eût pas pu cependant m'être d'une grande utilité; mais il avait épousé une riche Américaine, et je savais que la famille de sa femme jouissait d'une influence considérable aux États-Unis.
Sans avoir entretenu des relations suivies, nous nous étions assez souvent rencontrés, et toujours il m'avait raillé de ce qu'il appelait «la fidélité de ma paresse;» dans les circonstances présentes, il voudrait peut-être m'aider à m'affranchir de cette «paresse.»
Je lui écrivis pour lui demander un rendez-vous; il me répondit aussitôt qu'il me recevrait le lendemain matin, entre neuf et dix heures. A neuf heures, je me présentai à l'hôtel qu'il occupe au haut des Champs-Élysées.
Non content d'être devenu général et d'occuper deux ou trois fonctions de cour qui lui font une riche position, Poirier, comme M. de Solignac et comme beaucoup d'autres, a profité de sa situation pour faire des affaires, et il y a bien peu d'entreprises dans lesquelles il n'ait la main. Je trouvai dans le salon d'attente cinq ou six spéculateurs que j'avais l'habitude de voir chez M. de Solignac. Je crus qu'il me faudrait attendre et ne passer qu'après eux, mais quand j'eus donné mon nom, on me fit entrer aussitôt dans le cabinet du général.
En veston du matin, Poirier était assis dans un fauteuil, et trois enfants, dont l'aîné n'avait pas cinq ans, jouaient autour de lui, l'un lui grimpant aux jambes, les autres se roulant sur le tapis.
—Pardonnez-moi de ne pas me lever, me dit-il, mais je ne veux pas déranger M. Number one.
Et comme je le regardais:
—Vous cherchez M. Number one, dit-il en riant. J'ai l'honneur de vous le présenter; le voici, c'est mon fils aîné. Maintenant, voici miss Number two, ma fille; puis Number three, mon second fils; quant à miss Number four, elle dort avec sa nourrice. Je me perdais dans les noms de mes enfants; j'ai trouvé plus commode de les désigner par un numéro. Je sais d'avance comment ils s'appelleront, car Number four n'est pas le dernier. Un enfant tous les ans, mon cher, il n'y a que cela pour qu'une femme vous laisse tranquillité et liberté; elle s'occupe de sa famille, elle se soigne elle-même et elle ne peut pas faire de reproches à un mari aussi... bon mari. Quant à doter ou à caser tout ce petit monde, la France y pourvoira. Je vous recommande mon exemple et je vous assure qu'il est bon à suivre. Venez-vous m'annoncer votre mariage?