Il y a si longtemps que j'ai interrompu le récit de mes confidences, que je ne sais trop où je l'ai arrêté. Tant de choses se sont passées depuis, que les faits se brouillent dans ma mémoire et que je ne sais plus ce que j'ai dit ou n'ai pas dit. Il me semble que j'en étais resté à ma première entrevue avec Poirier, celle dans laquelle il m'a proposé de venir au Mexique. C'est là que je vais reprendre mon récit. Si je me répète, je réclame ton indulgence.
Je sortis de chez Poirier fort troublé, perplexe et incertain sur ce que je devais faire. Ce mirage des millions m'avait ébloui; je ne voyais plus clair en moi. Sensible à l'argent, quelle chute et quelle honte!
Mais en réalité ce n'était pas à l'argent que j'étais sensible, c'était au but qu'il me permettait d'atteindre promptement et sûrement. En prenant du service dans l'armée américaine j'arriverais peut-être à conquérir un grade élevé. Mais il y avait un peut-être, tandis que dans la proposition de Poirier, il y avait une certitude. C'était une fortune, et cette grosse fortune me donnait Clotilde et ma fille; en quelques mois, j'obtenais la réalisation assurée de mes désirs. A mon retour du Mexique, je pouvais parler hautement, et Clotilde n'avait plus de raisons pour se défendre et attendre.
On dit qu'on ne peut pas savoir si l'on est solidement honnête, quand on ne s'est pas trouvé mourant de faim, devant un pain qu'on pouvait dérober en allongeant la main. On devrait dire de même qu'on ne sait pas quelle est la solidité de la conscience, quand elle n'a eu à lutter que pour résister à nos propres besoins et non à ceux des êtres que nous aimons. Se sacrifier à son devoir n'est pas bien difficile; ce qui l'est, c'est de sacrifier sa femme, son enfant.
Seul, j'avais donné ma démission pour ne pas servir le gouvernement du coup d'État! Amant et père, je balançais pour savoir si j'accepterais ou refuserais de m'associer à l'auteur même de ce coup d'État. Que de distance parcourue en dix années! Autrefois, la seule idée d'une pareille association m'eût indigné; maintenant je la discutais et je cherchais des raisons pour ne pas la repousser.
Par malheur je n'en trouvais que trop. Cependant quand j'allai le soir chez Clotilde, j'étais encore irrésolu.
Elle était si bien habituée à lire sur mon visage ce qui se passait dans mon âme ou dans mon esprit, que son premier mot fut pour me demander quel sujet me préoccupait.
—On m'a proposé aujourd'hui d'aller au Mexique.
—Au Mexique, vous?
—Et l'on m'a offert le moyen de gagner une fortune considérable.