—Il n'est pas plus mal; il vous attend; et si je suis venu au-devant de vous, c'est parce que M. le comte avait calculé que vous arriveriez à cette heure-ci; il a voulu que je sois là pour vous rassurer.

Je trouvai mon père allongé dans un fauteuil, et comme je m'attendais à le voir étendu dans son lit, je fus tout d'abord réconforté. Il n'était point si mal que j'avais craint.

Mais après quelques minutes d'examen, cette impression première s'effaça; il était bien amaigri, bien pâli, et sous la lumière de la lampe concentrée sur la table par un grand abat-jour, sa main décolorée semblait transparente.

—J'ai voulu me lever pour te recevoir, me dit-il; j'étais certain que tu arriverais ce soir; j'avais étudié l'Indicateur des chemins de fer, et j'avais fait mon calcul de Marseille à Lyon et de Lyon à Châlon; seulement, je me demandais si à Lyon tu prendrais le bateau à vapeur ou si tu continuerais en diligence.

Ordinairement la voix de mon père était pleine, sonore et harmonieusement soutenue; je fus frappé de l'altération qu'elle avait subie: elle était chantante, aiguë et, par intervalles, elle prenait des intonations rauques comme dans l'enrouement; parfois aussi les lèvres s'agitaient sans qu'il sortît aucun son; des syllabes étaient aussi complètement supprimées.

Mon père remarqua le mouvement de surprise douloureuse qui se produisit en moi, et, me tendant affectueusement la main:

—Il est vrai que je suis changé, mon cher Guillaume, mais tout n'est pas perdu. Tu verras le docteur demain, et il te répétera sans doute ce qu'il m'affirme tous les jours, c'est-à-dire que je n'ai point de véritable maladie: seulement une grande faiblesse. Avec des soins les forces reviendront, et avec les forces la santé se rétablira.

Il me sembla qu'il disait cela pour me donner de l'espérance, mais qu'il ne croyait pas lui-même à ses propres paroles.

—Maintenant, dit-il, tu vas souper.

Je voulus me défendre en disant que j'avais dîné à Tonnerre; mais il ne m'écouta point, et il commanda à Félix de me servir.