Cependant il y avait un fait certain:

—Ce n'était pas fini.

Et après la journée de la veille et la nuit qui l'avait suivie, après ce qu'il avait vu, après ce qu'il avait souffert, c'était le ciel qui s'ouvrait devant ses yeux éblouis.

XXIX

Dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, à l'époque où le marquis de Girardin publiait un livre sur la Composition des paysages et sur les Moyens d'embellir la nature, un comte de la Roche-Odon, qui était philosophe et amant de la nature, avait eu l'idée d'embellir sa terre patrimoniale selon le goût du jour.

Choisissant dans sa forêt de la Rouvraye, à peu de distance du parc réservé, un monticule isolé, une sorte de petite colline formée de rochers éboulés, du haut de laquelle on découvrait un immense horizon, il avait fait élever sur le point culminant un petit temple grec de forme ronde, surmonté d'un dôme reposant sur une colonnade; un escalier tracé en pente douce sur les flancs de la colline, à travers les blocs de grès et les massifs de pins, de genévriers et de bouleaux, conduisait à ce monument; au bas de cet escalier, on trouvait l'autel de l'Examen, au milieu l'autel du Doute, et enfin, à son sommet, le temple de la Philosophie, au milieu duquel était érigée une statue de Montaigne.

Pendant une vingtaine d'années, ce temple avait été une des curiosités du pays; mais, après 89, les habitants de Condé et les paysans d'alentour, n'admettant pas qu'on bâtit un temple rien que pour honorer la philosophie (connais-tu ça, toi, sainte Lisophie?), s'étaient imaginé que le trésor de la Roche-Odon était caché dans ce temple. Cette croyance s'était répandue, et, en 93, le club de l'Égalité, présidé par Fabu (qui plus tard devait devenir Fabu de Carquebut et beau-père du marquis de Rudemont), avait décidé que des fouilles seraient faites dans ce temple en vue de restituer à la nation les trésors des ci-devant comtes de la Roche-Odon.

De trésors, on n'en avait point trouvé; mais la colline avait été si bien fouillée que le temple s'était écroulé et, dans sa chute, avait écrasé trois travailleurs patriotes, dont la mort, selon l'opinion d'une grande partie de la contrée restée fidèle à la religion, avait été causée par la vengeance de sainte Lisophie.

Quand les la Roche-Odon avaient repris possession de leur domaine, ils n'avaient eu garde de relever le temple voué à Michel Montaigne, car leurs croyances s'étaient épurées à l'expérience de 93, et il ne s'agissait plus pour eux de jouer à la philosophie, au doute, à l'examen ou autres niaiseries de ce genre.

Pour le présent comte de la Roche-Odon, cette partie de la forêt qui rappelait une défaillance d'un de ses ancêtres, était un endroit maudit.