Abandonnée aux forestiers, cette colline naguère embellie, était donc retournée à l'état de nature; les mousses, les lichens, les orseilles, les fougères avaient recouvert les colonnes couchées sur la terre, les marches de l'escalier s'étaient effondrées, les autels avaient été emportés pour devenir des auges à cochons, et partout les broussailles, les ronces, et la végétation foisonnante des bois sauvages avaient remplacé les savantes combinaisons de l'amant de la nature.
C'était là que Bérengère avait donné rendez-vous à Richard, certaine à l'avance de n'y être point surprise.
Toute la difficulté pour elle était de s'y rendre; mais l'amour lui avait inspiré une hardiesse et une audace qu'elle n'avait pas au temps où elle avait prié le capitaine de Gardilane de venir dans le saut-de-loup. Son intention n'était pas d'inventer une combinaison plus ou moins habile pour se débarrasser de la surveillance de miss Armagh. Sans raison, sans prétexte, elle quitterait furtivement le château, et sortant du parc elle se rendrait aux ruines. Si on s'inquiétait d'elle, ce qui était probable, si on la cherchait, tant pis; l'essentiel était qu'on ne la trouvât point, et il y avait bien des chances pour qu'on ne vint pas la relancer jusque dans les ruines du temple.
Vers deux heures elle sortit du château, et tout d'abord elle se dirigea du côté opposé à celui où se trouvaient les ruines, de façon que si l'on demandait aux jardiniers où elle était, ils indiquassent une fausse piste.
Tant qu'on put la voir elle marcha doucement d'un air indifférent comme si elle se promenait sans trop savoir où elle allait, puis lorsqu'elle fut arrivée à un massif boisé qui la cachait, elle prit une allée latérale, et vivement elle se dirigea vers la sortie du parc.
Elle avait bien examiné toutes ses chances, les bonnes comme les mauvaises, et sa grande inquiétude avait été de trouver chez lui le garde qui habitait le pavillon élevé à cette porte, car s'il la voyait passer, il ne manquerait pas de donner des indications dangereuses à ceux qui la chercheraient; heureusement à cette heure de la journée il devait être en tournée dans la forêt, ses enfants devaient être à l'école, et comme il était veuf, il y avait des probabilités pour que la maison fût inoccupée.
Les choses se réalisèrent ainsi: les portes et les fenêtres du pavillon étaient fermées, et personne ne se trouva là pour la voir ouvrir et refermer la porte.
Dans la forêt elle était sauvée.
Elle regarda l'heure à sa montre, la demie était passée de cinq minutes; comme il fallait un quart d'heure à peine pour atteindre la colline, elle avait du temps devant elle.
Se disant cela elle voulut respirer, mais ce fut en vain, son coeur était trop serré par l'émotion.