—Hélas! oui. Vous voulez dire, n'est-ce pas, que mon fils, dans sa position et avec la fortune dont il jouira un jour, ne doit point se prendre d'amour pour la fille d'un simple cabaretier. Cela est bien juste. Malheureusement cela n'est juste que pour nous; les jeunes gens ne raisonnent pas, ne sentent pas comme les personnes de notre âge, et mon fils s'est laissé toucher par la beauté extraordinaire de cette jeune fille. Quels sentiments ressent-il pour elle? Je l'ignore. Est-ce une amourette? Est-ce un amour véritable? Si c'est une simple amourette, cela n'est pas bien grave, nous quitterons Rome, et il n'en sera plus question; car vous pensez bien que je ne suis pas femme à permettre que mon fils ait une maîtresse.

Baldassare fit un signe d'assentiment à l'énonciation de ces principes.

—Si au contraire c'est un amour véritable, les choses prennent une importance capitale. Si je ne suis pas femme à permettre que mon fils ait une maîtresse, d'autre part je ne suis pas femme non plus à faire son malheur parce que celle qu'il aimerait serait la fille d'un simple cabaretier. Que cette jeune fille soit digne de lui par les qualités morales, par ses vertus, et je ne m'opposerais pas à ce qu'il la prit pour femme, bien que cela ruinât d'autres projets que j'ai en vue. En ce moment mon embarras est donc bien cruel, et voilà pourquoi je m'adresse à vous.

Baldassare laissa paraître une surprise qui disait clairement qu'il ne s'imaginait pas du tout comment il pouvait soulager l'embarras de madame Prétavoine.

Elle poursuivit:

—Ce qu'il me faudrait savoir présentement, c'est si ce que mon fils éprouve pour cette jeune fille est une amourette ou de l'amour; et aussi quelle est cette jeune fille, ce qu'est son éducation, ce que sont ses moeurs, en un mot toute une série de renseignements qui me la fassent connaître. Et c'est là une tâche presque impossible pour moi. Comment aller dans ce cabaret, moi, une femme, moi qui ne sais pas un mot d'italien, enfin moi qui ne dois pas m'exposer à être rencontrée là par mon fils. Sans doute, je pourrais y envoyer une personne de ma connaissance, mais cette personne qui ne sera pas de ce quartier et, d'autre part, qui ne ferait pas partie du monde qui fréquente ordinairement ce cabaret, pourrait éveiller les soupçons de cette jeune fille, et alors les renseignements que nous aurions ainsi seraient faussés.

Elle fit une pause, mais Baldassare ne disant rien, elle dut continuer:

—-Voilà pourquoi je m'adresse à vous, à vos sentiments de père, en vous demandant si vous voulez être cette personne.

—Moi, madame!

—Mais sans doute; vous avez de la finesse, de la prudence, vous savez regarder autour de vous, vous savez écouter. De plus vous êtes presque du même quartier que cette jeune fille, puisque vous n'avez que le pont à traverser. Il vous serait donc facile, si vous y consentiez, de me rendre ce grand service. Pour cela, vous n'auriez qu'à aller pendant plusieurs jours vider une bouteille de vin, que je serais heureuse de vous offrir dans ce cabaret, où vous sauriez bien vite tout ce que j'ai un si grand intérêt à apprendre sur cette jeune fille,—qui se nomme Rosa Zampi.