Bien qu'elle se connût mal aux choses de l'amour, elle savait cependant que les amants sont faibles et que qui dit amoureux dit aveugle et sourd de parti pris, aveugle à ne pas voir ce qui crève les yeux, sourd à ne pas entendre ce qui déchire les oreilles.

Elle était habile, la vicomtesse; qu'elle fût surprise à table avec Cerda, et elle était femme à trouver une explication à ce tête-à-tête; tandis que si lord Harley survenait au moment où Rosa Zampi reprocherait à la vicomtesse de lui avoir enlevé son amant, ou bien arracherait les yeux à Cerda, toutes les explications du monde ne prévaudraient pas contre cette scène qui se passerait devant lui; ce que son amour crédule admettrait, son orgueil justement exaspéré le repousserait; un homme comme lord Harley méprise la femme assez faible pour vous donner comme rival un comédien et pour s'exposer aux injures d'une fille du Transtévère; il y avait là une promiscuité à soulever le coeur le moins délicat.

Il était donc important, puisque les circonstances le permettaient, que lord Harley, Rosa Zampi et Cerda se rencontrassent tous les trois au même moment chez la vicomtesse.

Pour Cerda il n'y a pas à s'en occuper, ce serait madame de la Roche-Odon qui l'inviterait elle-même.

Pour Rosa Zampi, il n'y avait qu'à laisser mademoiselle Emma agir; si une catastrophe arrivait et si la scène ne se renfermant pas dans les paroles dégénérait en actes de violence qui amenassent des recherches judiciaires, Emma seule serait compromise; n'était-ce pas elle qui seule avait eu l'idée de débarrasser sa maîtresse de Cerda; n'était-ce pas elle qui avait fait écrire la lettre de Rosa; ne serait-ce pas elle enfin qui aurait ouvert la porte par laquelle la Transtévérine en fureur aurait pénétré auprès de madame de la Roche-Odon? Emma, Emma seule, aurait tout conçu; Emma seule aurait tout exécuté. Où voir une autre main? Où lui trouver une complice?

Pour lord Harley, au contraire, il fallait se décider à intervenir directement et personnellement.

Assurément cela était fâcheux, et il eût été grandement à souhaiter qu'elle eût établi, soit par elle-même, soit par Aurélien, des relations avec cet Anglais, car alors elle eût pu manoeuvrer avec lui, comme elle venait de le faire avec madame de la Roche-Odon, se tenant dans la coulisse, et mettant en avant des intermédiaires inconscients du rôle qu'on leur donnait à jouer; mais enfin, puisque cela n'avait pas été préparé en temps, il était trop tard maintenant; ce n'était pas en huit jours qu'on pouvait trouver des amis complaisants qui se chargeraient de prévenir lord Harley qu'il était trompé et que pour avoir la preuve de cette tromperie il n'avait qu'à pénétrer chez sa maîtresse le lundi suivant, à minuit, en se servant pour la première fois de sa clef.

Dans ces conditions, il n'y avait donc qu'à agir soi-même, et cela sans perdre de temps.

Le seul moyen qui lui parût sûr était celui qu'elle employait déjà avec Rosa Zampi, une lettre anonyme, que la poste se chargerait de remettre sans inquiétude de savoir ce qu'elle portait.

Mais un embarras se présentait pour madame Prétavoine, qui, ne sachant ni l'italien ni l'anglais, ne pouvait écrire sa lettre qu'en français; or se servir de cette langue à Rome en parlant à un Anglais était une grosse imprudence, qui tout d'abord restreignait les recherches à un petit nombre de personnes.