«Un ami à qui vous avez dix fois fermé la bouche lorsqu'il a cherché à aborder un sujet délicat, vous écrit pour vous donner un avertissement qui vous touche dans votre honneur et dans vos sentiments les plus chers; ne vous en prenez qu'à vous, si au lieu de vous donner cet avertissement de vive voix il est contraint de recourir à une lettre.

«Revenez lundi d'Ardea sans prévenir personne et sans qu'on puisse soupçonner votre intention de retour; allez via Gregoriana; pénétrez avec votre clef deux minutes après minuit dans la chambre de celle que je ne veux pas nommer, et vous verrez si votre honneur n'est pas gravement compromis.

«Si vous voulez savoir qui vous donne cet avis, cherchez parmi vos amis celui qui vous est le plus dévoué, qui vous aime le plus, et vous trouverez. Au reste venez à lui, lorsque les choses seront accomplies, dites-lui un mot, un seul de cette lettre, et il s'en reconnaîtra aussitôt l'auteur; s'il ne la termine pas par son nom c'est pour que vous ne la repoussiez pas, comme déjà tant de fois vous avez repoussé ses avertissements.»

Le samedi matin, par la première distribution, elle reçut la réponse qu'elle attendait.

Avec sa régularité habituelle, Duvau s'était conformé aux instructions qu'il avait reçues: sous la même enveloppe se trouvaient la lettre à lord Harley et celles de madame Prétavoine.

La lettre adressée à lord Harley n'étant pas cachetée, madame Prétavoine l'ouvrit, mais sans pouvoir la lire, puisqu'elle ne savait pas l'anglais; cependant, en l'examinant et en la tournant entre ses doigts, elle remarqua que Duvau avait écrit mylord en deux mots: My Lord; et sur l'adresse elle remarqua aussi un changement; au lieu de mylord Harley: il y avait The Right hon. Lord Harley.

Et alors elle s'applaudit d'avoir eu recours à Duvau, car pleine de confiance en lui, elle se dit que c'était ainsi sans doute que les choses devaient se faire. Sa lettre paraîtrait écrite par un Anglais, et avec la précaution qu'elle avait eu le soin de prendre, de parler au nom de l'amitié, il n'y avait guère à craindre que les soupçons arrivassent jusqu'à elle. Lord Harley chercherait parmi ses amis celui qui aurait pu lui écrire cette lettre, et jamais l'idée ne viendrait à personne que c'était elle, madame Prétavoine. Pourquoi l'eût-elle écrite? Dans quel but! On ne le connaissait pas, ce but. Comment supposer qu'il y avait quelqu'un qui avait intérêt à amener une rupture entre lord Harley et madame de la Roche-Odon, afin d'obtenir de celle-ci, réduite à la misère, de consentir au mariage de sa fille? On n'imagine pas facilement des combinaisons si compliquées; on va au plus près; et dans ces circonstances, le plus près c'était quelque rivalité, quelque jalousie de femme à propos de ce chanteur.

Persuadée qu'Emma écrirait à Rosa Zampi, madame Prétavoine n'avait eu garde de retourner chez la vicomtesse; malgré tout le désir et toute l'impatience qu'elle avait d'être fixée à ce sujet, il fallait éviter qu'on pût constater qu'elle avait cherché à savoir si Rosa avait été prévenue.

D'ailleurs, alors même que celle-ci ne l'aurait pas été, ce qui n'était guère probable, cela n'empêcherait pas lord Harley de surprendre Cerda en tête-à-tête avec madame de la Roche-Odon, et c'était déjà un assez bon résultat pour qu'on lui envoyât la lettre de Duvau.

Elle cacheta donc cette lettre, et elle la porta elle-même à la poste de la piazza Colonna; si lord Harley ne la recevait pas le soir, il la recevrait au moins le lendemain dimanche, et il aurait tout le temps nécessaire pour venir à Rome le lundi soir.