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Si occupée qu'eût été madame Prétavoine du côté de madame de la Roche-Odon, elle n'avait pas pour cela négligé l'aide de chambre du Vatican, et plusieurs fois par semaine Lorenzo Picconi venait lui rendre compte de la marche des négociations qui devaient faire de M. Aurélien Prétavoine un comte du pape.

Malheureusement ces négociations qui tout d'abord avaient paru devoir réussir assez facilement, rencontraient des obstacles qui les entravaient et les arrêtaient.

Quand tant d'autres Français, diplomates, militaires, avocats, négociants avaient obtenu du Saint-Père des titres de comte ou de baron en n'ayant pour ainsi dire qu'à faire demander ces titres par quelque personnage de la cour papale, on opposait aux efforts de ceux qui s'occupaient d'Aurélien une résistance inexplicable.

Évidemment madame Prétavoine avait des ennemis ou tout au moins des adversaires au Vatican; quels étaient-ils? Lorenzo n'avait pu les découvrir, mais on lui avait affirmé leur existence.

Bien que madame Prétavoine n'eût plus confiance en Mgr de la Hotoie, elle crut que dans ces circonstances il fallait encore s'adresser à lui, et par son entremise rechercher quels étaient ces adversaires.

Elle le pressa donc de réaliser ses promesses en lui rappelant ses paroles: «Si nous réussissons pour Guillemittes, votre succès est assuré; l'un entraînera l'autre.» On avait réussi pour l'abbé Guillemittes; et maintenant qu'il était évêque, c'était au tour d'Aurélien d'être fait comte, puisque le succès de l'un devait entraîner le succès de l'autre. Le temps s'écoulait, des affaires impérieuses la rappelaient à Condé, elle le priait, elle le suppliait d'user de toute son influence pour obtenir enfin ce titre.

Bien entendu, elle n'avait pas parlé de Lorenzo Picconi; c'était de Mgr de Nyda qu'elle attendait cette insigne faveur, de lui seul, de sa seule influence, de sa seule gracieuseté; c'était à lui, à lui seul qu'elle voulait devoir une reconnaissance qui ne s'éteindrait en ce monde qu'avec sa vie.

A cette demande, Mgr de la Hotoie avait répondu avec une parfaite affabilité que les choses n'avaient pas marché comme il l'avait espéré. Au lieu de se tenir pour battus les adversaires de l'abbé Guillemittes, c'est-à-dire les amis et les protecteurs de l'abbé Fichon, s'étaient tournés contre celle à laquelle ils attribuaient leur échec, et en voyant qu'elle-même demandait une grâce, ils avaient, par un esprit de basse vengeance, entrepris de la combattre. L'abbé Fichon avait transmis sur elle (au moins, on supposait que c'était l'abbé Fichon), des renseignements d'après lesquels il résulterait que la Banque des campagnes, en attribuant 2 000 aux membres du clergé qui lui procuraient des affaires, avait nui à la considération de ce clergé dans le diocèse de Condé, ainsi que dans les diocèses environnants, et même qu'elle avait gravement compromis la cause sacrée de notre sainte religion. Dans ces conditions, le Saint-Père pouvait-il conférer un titre de comte au fils de celle qui avait organisé et dirigé cette banque?

Madame Prétavoine indignée, avait voulu prouver que cette Banque des campagnes était au contraire une institution qui avait rendu et qui rendait les plus importants services à la cause religieuse, mais l'évêque de Nyda ne l'avait pas laissée entreprendre ce panégyrique.