Tous ceux qui ont visité Rome il y a quelques années ont remarqué une croix qui se dressait dans le Colisée.
Cette croix avait été élevée au milieu du dix-huitième siècle, par Benoît XIV, dans le but d'arracher le Colisée aux dévastations. Voulant empêcher les grands seigneurs de continuer à prendre là, comme dans une carrière, les pierres nécessaires à la construction où à la réparation de leurs palais (les palais de Venise, Farnèse, Barberini, etc., sont construits avec des matériaux enlevés au Colisée), ce pape n'avait trouvé d'autre moyen que de placer le cirque de Vespasien et de Titus sous la protection de la religion et il avait fait ériger cette croix. Tous les vendredis les confrères des amants et des amantes de Jésus venaient faire devant ces oratoires les stations du Calvaire et les terminaient au pied de cette croix qu'on baisait dévotement, à baisers redoublés; car par chaque baiser donné au pied de la croix on gagnait deux cents jours d'indulgence.
Depuis son installation à Rome, madame Prétavoine qui ne manquait aucune occasion de manifester publiquement sa piété, s'était fait recevoir dans cette confrérie des amantes de Jésus, et elle venait tous les vendredis faire ces stations de la croix dans le Colisée.
Quelle sût au juste pourquoi ce lieu était sacré, cela n'était pas bien prouvé, pas plus qu'il n'était prouvé qu'elle comprenait un mot aux sermons du capucin qu'elle écoutait prêcher avec de béates extases, les yeux perdus dans le ciel bleu, ou attachés sur un arbuste poussé tout en haut de ces ruines, entre deux pierres; mais peu importait, elle était là, on la remarquait, cela suffisait: elle n'était ni secouée ni écrasée par le grandiose de cette image vivante de la puissance romaine; et ce qu'elle voyait, ce n'était point les pouces relevés de cent mille spectateurs demandant la mort du gladiateur abattu et appuyé sur sa main; ce n'était point Titus, ce n'était point Domitien, ce n'était point les martyrs chrétiens livrés aux bêtes, c'était une seule femme, une jeune fille, Bérengère de la Roche-Odon, qui bientôt allait être comtesse Prétavoine; c'était pour elle, pour elle seule, qu'elle venait là.
Mais en ces derniers temps ces processions et ces stations avaient été interdites.
Un savant archéologue avait obtenu du gouvernement italien qu'on ferait des fouilles dans l'arène du Colisée, afin de rechercher quels étaient les dessous de ce théâtre et comment il était machiné.
Pour faire ces fouilles il avait fallu naturellement enlever la croix qui se trouvait au milieu du cirque.
De là une certaine émotion dans le monde dévot, ou plus justement dans les confréries des amants et des amantes de Jésus.
Ces fouilles étaient un sacrilége; devait-on, dans l'intérêt de la science ou d'un savant, profaner le sol arrosé du sang des martyrs; c'était l'abomination de la désolation, et l'on se répandait en plaintes contre les oppresseurs, contre les spoliateurs qui autorisaient ces fouilles.
Mais les oreilles des gouvernements ne sont pas, dans tous les pays, sensibles de la même manière aux plaintes des dévots; il y a des pays dans lesquels un dévot n'a qu'à pousser un léger cri pour qu'aussitôt les ministres croient leur portefeuille perdu; il y en a d'autres, au contraire, où les ministres ont l'oreille plus dure.