«Colombe, vous le savez, n'est pas d'une bravoure héroïque, et son habitude n'est pas de se jeter à travers les discussions. A ce mot cependant il releva la tête.

«—Oui, pourquoi? demanda-t-il.

«—Parce que «votre bon jeune homme» me paralyse la langue. Voilà tout. Je ne crois pas que personne puisse me reprocher de me complaire dans des récits inconvenants; cela n'est ni dans mes goûts, ni dans mes habitudes. Jamais je n'ai hésité à rire et à plaisanter devant Bérengère. Eh bien, devant votre «bon jeune homme,» j'étais paralysé; il me semblait que j'allais le blesser dans son austérité, et, quand il se tournait vers moi, grave et digne, avec sa tête jeune, ma langue se glaçait; quand il s'approchait, je baissais la voix.»

«—Bravo! s'écria Dieudonné.

«—Il est certain, dit le capitaine de Gardilane, qu'il ne vous met pas à l'aise, et cependant je déclare que, pour moi, je l'ai toujours trouvé, dans nos rapports, plein de prévenances.

«—Eh bien, dit Bérengère en riant, ne le pleurons pas alors, et puisque les langues sont déliées, qu'elles abusent de leur liberté.

«Vous comprenez que l'abbé Colombe et moi nous nous élevâmes contre cette condamnation et nous défendîmes Aurélien comme il devait être défendu.»

Bien entendu madame Prétavoine n'avait pas communiqué cette lettre à Aurélien, pas plus qu'elle ne lui avait montré celles dans lesquelles on parlait des assiduités du capitaine de Gardilane au château de la Rouvraye,—de la mélancolie de mademoiselle de la Roche-Odon, et des changements qui se faisaient en elle, sans que cependant on pût dire qu'elle était malade,—de la belle amitié qu'elle témoignait à Sophie Fautrel et à son enfant,—d'un voyage que le capitaine de Gardilane avait dû faire dans le Midi, et qui au moment même du départ, avait manqué sans que Joseph, l'ordonnance du capitaine, sût pourquoi,—des propos du monde au sujet de l'intimité de plus en plus étroite entre cet officier et le comte de la Roche-Odon,—des visites fréquentes que celui-ci faisait au capitaine le matin, tantôt chez lui, tantôt sur ses travaux, où il allait le trouver,—des longues conversations qui s'engageaient entre eux et dans lesquelles ils agitaient des questions religieuses, on avait vu le comte parler avec véhémence et le capitaine au contraire avec calme, on avait entendu quelques-unes de leurs paroles et il était à supposer que M. de la Roche-Odon avait entrepris la conversion de l'officier.

Ces bruits de conversion, qui lui étaient venus de différents côtés, avaient été confirmés par l'abbé Colombe, en situation mieux que personne d'être bien renseigné à ce sujet.

«Il faut maintenant que je vous entretienne, ma bien estimable dame, d'une affaire importante qui peut beaucoup contribuer à la gloire de Dieu: M. le comte de la Roche-Odon a de fréquents entretiens avec M. le capitaine de Gardilane, et j'ai tout lieu d'espérer que la parole chrétienne de notre vénéré comte trouvera le chemin du coeur de ce bien digne et bien excellent officier. Oh! quelle joie et quel triomphe si l'aimable Providence nous réservait ce succès; quelle félicité! Vous vous associerez, j'en suis certain, à nos espérances. Je dis chaque semaine une messe et chaque jour deux chapelets à cette intention. Je vous demande d'unir vos prières aux nôtres, et d'adorer les saintes reliques à ces fins. Nous vous accompagnons dans votre pieux pèlerinage de nos voeux et de nos prières. Veuillez ne pas nous oublier et me croire de coeur et d'âme, ma bien estimable dame, votre bien humble en N.S.»