—Eh bien, monsieur le docteur, dit le prince avec un fort accent italien, vous me pardonnerez, je l'espère, une simple observation que mon âge autorise peut-être: vous jouez comme un enfant.

—Comme un ignorant, répondit Saniel sans se fâcher, car, si insolite que fût cette observation, il avait déjà calculé qu'il pouvait être bon pour l'avenir d'avoir à invoquer le témoignage d'un prince.

—Je suis sûr que vous en êtes encore à vous demander pourquoi on vous a payé dix-huit fois votre mise au premier coup que vous avez joué, et pourquoi on ne vous l'a pas payée trente-six fois au second.

—C'est vrai.

—Eh bien, je vais vous le dire. C'est que, au lieu de placer votre argent en plein sur le numéro que vous aviez choisi, vous l'avez placé à cheval sur le 31 et le 32: par une chance qu'on peut vous envier, le résultat a été le même pour vous; mais que ne donnerait pas cette chance si, au lieu de s'en remettre au hasard, elle était éclairée! Car la roulette n'est pas un jeu de hasard, comme on le croit à tort: tout y est calcul et combinaison. Ainsi, en plaçant votre argent sur deux numéros, vous aviez cinq chances contre vous, comme vous en auriez eu six et demie sur trois numéros, sept sur quatre. Voilà ce qu'il faut savoir avant de rien risquer, et ce que je vous offre si vous voulez que nous formions une association jusqu'à ce soir. Votre chance unie à mon expérience, nous faisons sauter la banque.

Saniel n'avait pas attendu cette conclusion pour deviner à peu près ce qu'elle allait être: un mendiant, ce vieux prince italien si bien teint.

—Mon intention est de ne plus jouer, dit-il.

—Avec votre chance, ce serait plus qu'une faute.

—J'avais besoin d'une certaine somme, je l'ai gagnée, elle me suffit.

—Vous ne ferez pas la folie de refuser la main que la Fortune vous tend.