—Peur de quoi? dit-il. Peur que je t'interroge sur le passé, sur ce qu'a été ta vie avant que nous nous connaissions, et te demande une confession qui serait une blessure pour mon amour.

—Oh! Victor, s'écria-t-elle éperdue, quelle blessure plus cruelle au mien pouvais-tu faire que celle de ces paroles: ma confession! Mais elle tient dans deux mots: je t'aime, je n'ai jamais aimé que toi; je n'aimerai jamais que toi; de passé, je n'en ai point: ma vie a commencé avec mon amour.

Il ne pouvait pas la presser davantage sans montrer l'importance qu'il attachait à cet interrogatoire:

—Je n'insiste pas, dit-il; c'était un moyen comme un autre, meilleur qu'un autre; tu n'en veux pas, n'en parlons plus.

Mais il avait cédé trop vite pour qu'elle pût espérer qu'il renonçait à son projet, et elle resta sous le coup d'une frayeur stupéfiante. Que dirait-elle s'il la faisait parler? Tout n'était-il pas possible, alors qu'elle ne savait même pas quelles pensées se cachaient au fond de son cerveau et qu'elle ignorait entièrement ce qu'était ce somnambulisme provoqué dont elle était menacée.

A cette époque, les travaux de l'École de Nancy sur le sommeil, l'hypnotisme et la suggestion n'avaient pas encore été publiés, ou tout au moins le livre qui leur a servi de point de départ n'était pas connu, et elle ne savait rien des procédés qu'on peut employer pour provoquer le sommeil hypnotique, en étant restée à ce qu'elle avait lu, sans y prêter grande attention d'ailleurs, sur Cagliostro. Aussitôt que son mari fut parti, elle chercha dans la bibliothèque les livres qui pouvaient l'éclairer; mais le dictionnaire qu'elle trouva ne fournit à sa curiosité que des renseignements obscurs ou confus au milieu desquels elle se noya; le seul point précis qui la frappa fut la formule à employer pour provoquer le sommeil; faire regarder au sujet qu'on veut endormir un objet brillant placé à 15 ou 20 centimètres au-dessus de ses yeux; si cela était vrai, elle n'avait pas à craindre d'être jamais endormie.

Cependant elle ne se laissa pas rassurer, et comme à quelques jours de là elle se trouva dans un dîner à côté d'un confrère de son mari, qui, elle le savait, s'occupait de somnambulisme, elle eut le courage de vaincre sa timidité habituelle en tout ce qui touchait à la médecine, pour l'interroger:

—Est-ce qu'il n'y a que les personnes malades de certaines maladies qui peuvent être mises en état de somnambulisme?

—C'était une croyance autrefois admise par le public et par beaucoup de médecins qu'on ne pouvait provoquer le somnambulisme que chez les sujets atteints d'hystérie, de nervosisme, mais il y avait là une erreur: le somnambulisme artificiel s'obtient chez un grand nombre de sujets parfaitement sains.

—Conserve-t-on sa volonté dans le sommeil?