—J'espère que non.
—Enfin, en les essuyant bien.
Le couvert fut promptement mis par Philis, qui allait, venait, tournait autour de la table avec une légèreté gracieuse que Saniel admirait.
—Alors toi tu ne fais rien, dit-elle.
—Je te regarde et je réfléchis.
—Et le résultat de ces réflexions, peut-on le demander?
-C'est qu'il y a en toi un fonds de belle humeur et de gaieté, une exubérance de vie à égayer un condamné à mort.
—Et que serions-nous devenus, je te prie, si j'avais été une mélancolique et une découragée quand nous avons perdu mon pauvre papa? Il était la joie même, chantait toute la journée, s'éveillait une chanson sur les lèvres et, tout en travaillant, riait, plaisantait, sans jamais une minute de mauvaise humeur. C'est par lui et près de lui que j'ai été élevée, et je lui ressemble. Quand, en quelques jours, il, nous a été enlevé, tu peux t'imaginer comment, tombant de cette vie heureuse dans la détresse et le chagrin, nous avons été anéantis; maman, tu le sais, est une mélancolique et une inquiète, une timide disposée à voir tout en noir; mon frère Florentin est comme elle. Ce fut un désespoir morne: maman répétait du matin au soir que nous n'avions qu'à mourir de faim; mon frère voulait s'engager; je ne m'abandonnai point, et, si je ne pus pas rire et chanter, je me remuai assez cependant pour secouer l'engourdissement de la désespérance: je fis obtenir une place à Florentin, je trouvai du travail pour maman, et j'en trouvai pour moi aussi; le courage revint à tout le monde et peu à peu avec lui le calme de l'esprit.
Elle le regarda avec un sourire qui disait: «Veux-tu me laisser faire pour toi ce que j'ai fait pour eux?»
Mais, ces paroles précises, elle ne les prononça point; au contraire, elle chercha tout de suite à effacer leur impression si, comme elle le croyait, il les avait devinées.