A quatre-vingt-dix, les convulsions cessèrent. Il était cinq heures vingt-trois minutes: maintenant il importait de se presser et de ne pas perdre une seconde.

Le sang, après avoir jailli en gros jet, avait coulé le long du corps et mouillé la poche du gilet dans laquelle devait se trouver la clef de la caisse; mais le sang ne produit pas le même effet sur un médecin ou sur un boucher que sur ceux qui ne sont pas habitués à sa vue, à son odeur et à son toucher: malgré la mare tiède dans laquelle elle baignait, Saniel prit la clef, et après s'être essuyé la main à l'un des pans de la redingote de Caffié, il l'introduisit dans la serrure.

Le pêne allait-il jouer librement, ou bien le mécanisme était-il fermé par une combinaison? La question était poignante.... La clef tourna et la porte s'ouvrit. Sur une tablette et dans une sébille étaient les liasses de billets de banque et les rouleaux d'or qu'il avait vus le soir où le garçon de recette était venu toucher une traite: brusquement, sans compter, au hasard, il les fourra dans ses poches et, sans refermer la caisse, il courut à la porte d'entrée, ayant soin seulement de ne pas marcher dans les filets de sang qui, sur le carreau en pente, avaient coulé vers cette porte. L'heure pressait.

C'était maintenant le moment du plus grand danger, celui d'une rencontre derrière cette porte ou dans l'escalier: il écouta, aucun bruit; il sortit: personne. Sans courir, mais en se hâtant, il descendit l'escalier. Regarderait-il dans la loge ou détournerait-il la tête? Il regarda et ne vit pas la concierge.

Une seconde après, il se trouvait dans la rue, mêlé aux passants, et respirait.

XIII

Il n'avait plus à s'observer, à écouter, à tendre ses nerfs, à retenir son coeur, il pouvait marcher librement et réfléchir.

Sa première pensée fut de chercher à se rendre compte de ce qu'il éprouvait, et il trouva que c'était un immense soulagement, quelque chose d'analogue sans doute à l'état de l'asphyxié qui revient à la vie: physiquement, il avait repris son calme; moralement, il ne sentait en lui aucun trouble, aucun remords: il ne s'était donc pas trompé dans sa théorie quand il avait expliqué à Philis que chez l'homme intelligent le remords précède l'action et ne la suit pas.

Mais où il s'était trompé, c'était en s'imaginant qu'il apporterait dans son acte un sang-froid et une force qui en réalité lui avaient complètement manqué.

Allant d'une idée à une autre, ballotté par l'irrésolution, il n'avait nullement été l'homme fort qu'à l'avance il croyait être: celui qui marche au but sans s'émouvoir, prêt à faire face à toute attaque d'où qu'elle vienne, maître de ses nerfs comme de sa volonté, en pleine possession de tous ses moyens. Au contraire, il avait été le jouet de l'agitation et de la faiblesse. Si un danger sérieux s'était dressé sur sa route, il n'aurait su de quel côté l'aborder, la peur l'eût paralysé et incontestablement il se serait perdu lui-même.