—C'est un embarras.

—Montre de l'embarras si tu veux, cela ne fait rien. D'ailleurs, ce qu'il faut avant tout, c'est être naturelle. Donc, le duc arrive. Tu es dans un fauteuil comme en ce moment et tu lui tends la main. Attention! Écoute et regarde: je suis le duc.

Faisant quelques pas en arrière, elle alla à la porte; puis elle revint vers Corysandre, marchant vivement, légèrement, comme le duc, les deux mains tendues en avant, le visage souriant:

—Seule? (c'est le duc qui parle). Alors tu réponds:

—Oui, ma mère a passé une mauvaise nuit, elle fait la sieste. Là-dessus le duc te dit quelques mots de politesse pour moi et tu réponds ce que tu veux, cela n'a pas d'importance; ce qui en a, c'est ce que tu dois ajouter, écoute donc bien...—Et elle reprit la voix de Corysandre:—Au reste, je suis bien aise de cette absence, qui me permet de vous adresser une prière.—Là-dessus, tu as l'air aussi embarrassé que tu veux; seulement, en même temps, tu dois aussi avoir l'air ému et attendri; tu le regardes longuement avec des yeux doux; plus ils seront doux, plus ils seront tendres, mieux cela vaudra.—Une prière? dit le duc surpris autant par les paroles que par ton attitude.—Oui, et que je n'oserai jamais vous dire si vous ne m'aidez pas. Asseyez-vous donc, voulez-vous?—Tu lui montres un siège près de toi, mais pas trop près cependant; l'essentiel, c'est que le duc soit bien en face de toi, sous tes yeux, ainsi.

Disant cela, elle prit une chaise et, l'ayant placée à deux pas de Corysandre, elle s'assit comme si elle était le duc de Naurouse, et reprit:

—Avant d'adresser ta prière au duc, tu le regardes de nouveau, toujours longuement, avec des yeux de plus en plus tendres et un doux sourire dans lequel il y a de l'embarras et de l'inquiétude; tu prolonges cette pause aussi longtemps que tu veux, des yeux comme les tiens en disent plus que des paroles. Cependant, comme vous ne pouvez pas rester ainsi, tu te décides enfin et tu lui dis: «C'est du steeple-chase dans lequel vous devez monter un cheval que je veux vous parler; je vous en prie, ne montez pas ce cheval, ne prenez pas part à cette course.» Tu tâches de mettre beaucoup de tendresse dans cette prière et aussi beaucoup d'angoisse. Cependant il ne faut pas que tu en mettes trop, car le duc doit te demander pourquoi tu ne veux pas qu'il prenne part à cette course. Voyons, si le duc court tu auras peur, n'est ce pas!

—Une peur mortelle.

—Tu vois bien que je te demande de n'exprimer que des sentiments qui sont en toi: c'est cette peur que ton accent et tes regards doivent trahir. Cependant, à la demande du duc, tu ne réponds pas tout de suite: tu hésites, tu te troubles, tu rougis, tu veux parler et tu ne le peux pas, arrêtée par ta confusion. Ne serait-ce pas ainsi que les choses se passeraient dans la réalité?

—Non: je n'hésiterais pas; je ne me troublerais pas, je lui dirais tout de suite et tout simplement que j'ai peur pour lui.