—Faut-il tant de cérémonie pour se mettre au lit? dit madame de Barizel en haussant les épaules sans se déranger pour venir en aide à sa fille; dépêche-toi un peu, je te prie; ou si tu ne veux pas te coucher, je vais me coucher, moi, et tu viendras dans ma chambre.

La mère n'avait pas les mêmes exigences que la fille: elle ne s'inquiéta pas de son lit, et sans se donner la peine de l'arranger, elle se déshabilla, laissant tomber çà et là ses vêtements, sans daigner se baisser pour les ramasser. Ce serait l'affaire du lendemain; pour le moment, elle était fatiguée et voulait se mettre au lit.

Il arrivait bien souvent que, lorsqu'on les rencontrait ensemble, sans savoir qui elles étaient, on ne voulait pas croire qu'elles fussent la mère et la fille; si ceux qui pensaient ainsi avaient pu voir madame de Barizel procéder à sa toilette de nuit ou plutôt se débarrasser de toute toilette, ils se seraient confirmés dans leur incrédulité: si cette femme avait trente-sept ou trente-huit ans, comme on le disait, elle était parfaitement conservée: pas un crépon, pas la plus petite natte, pas un cheveu gris, pas de rides, les plus beaux bras du monde, blancs, fermes, se terminant par un poignet aussi délicat que celui d'un enfant; avec cela une apparence de santé à défier la maladie, une solidité à résister à tous les excès. Les propos dont Houssu s'était fait l'écho auraient été explicables pour qui l'aurait vue en ce moment: elle pouvait très bien avoir des amants; elle pouvait être la maîtresse d'Avizard et de Leplaquet, elle pouvait poursuivre l'idée de se faire épouser par Dayelle, elle pouvait être aimée. Il est vrai que si l'un de ces amants avait pénétré à cette heure dans cette chambre, il aurait pu éprouver un mouvement de répulsion, causé par ce qu'il aurait remarqué, et emporter une fâcheuse impression des habitudes de sa maîtresse; mais madame de Barizel n'admettait personne dans sa chambre, à l'exception du fidèle Leplaquet, que rien ne pouvait blesser, rebuter ou dégoûter. C'était dans les appartements du rez-de-chaussée qu'elle recevait ses amis; et là, dans un milieu où tout était combiné pour parler aux yeux et les charmer, entourée de fleurs fraîches, en grande toilette, rien en elle ni autour d'elle ne permettait de deviner les dessous de son existence vraie. Ils voyaient le salon, le boudoir, la salle à manger, ces amis; ils ne voyaient ni la cuisine, ni les chambres; ils voyaient les dentelles ou les guipures de la robe, les fleurs de la coiffure, les pierreries des bijoux, ils ne voyaient pas les épingles qui rafistolaient un jupon, les trous des bas, les déchirures de la chemise, les raies noires du linge. Pour eux, comme pour madame de Barizel d'ailleurs, ne comptaient que les dehors,—et ils étaient séduisants.

Elle fut bientôt au lit; mais au lieu de s'allonger, elle s'assit commodément:

—Maintenant, dit-elle, causons.

—Qu'ai-je fait encore?

—Tu n'as rien fait, et c'est là justement ce que je te reproche, et ce n'est pas pour mon plaisir, c'est dans ton intérêt.

—Ton plaisir, non, j'en suis certaine; mais mon intérêt! Le tien aussi, il me semble.

—Est-ce ton mariage que je veux, oui ou non?

—Le mien d'abord et le tien ensuite, c'est-à-dire le tien par le mien. Parce que je ne parle pas, il ne faut pas s'imaginer que je ne vois pas, c'est justement parce que je ne perds pas mon temps à parler que j'en ai pour regarder.