Cette pensée, et plus encore l'évocation de sa mère, amenèrent dans ses yeux un flot de larmes; elle se mit alors à pleurer sans pouvoir se retenir, en répétant le mot que tant de fois elle avait dit depuis son départ du cimetière, comme s'il avait le pouvoir magique de la sauver:

«Maman, chère maman!»

De fait, ne l'avait-il pas secourue, fortifiée, relevée quand elle s'abandonnait dans l'accablement de la fatigue et du désespoir? eût-elle soutenu la lutte jusqu'au bout, si elle ne s'était pas répété les dernières paroles de la mourante: «Je te vois… oui, je te vois heureuse»? N'est-il pas vrai que ceux qui vont mourir, et dont l'âme flotte déjà entre la terre et le ciel, savent bien des choses mystérieuses qui ne se révèlent pas aux vivants?

Cette crise, au lieu de l'affaiblir, lui fit du bien, et elle en sortit le coeur plus fort d'espoir, exalté de confiance, s'imaginant que la brise, qui de temps en temps passait dans l'air calme du soir, apportait une caresse de sa mère sur ses joues mouillées et lui soufflait ses dernières paroles: «Je te vois heureuse.»

Et pourquoi non? Pourquoi sa mère ne serait-elle pas près d'elle, en ce moment penchée sur elle comme son ange gardien?

Alors l'idée lui vint de s'entretenir avec elle et de lui demander de répéter le pronostic qu'elle lui avait fait à Paris. Mais quel que fût son état d'exaltation, elle n'imagina pas qu'elle pouvait lui parler comme à une vivante, avec nos mots ordinaires, pas plus qu'elle n'imagina que sa mère pouvait répondre avec ces mêmes mots, puisque les ombres ne parlent pas comme les vivants, bien qu'elles parlent, cela est certain, pour qui sait comprendre leur mystérieux langage.

Assez longtemps elle resta absorbée dans sa recherche, penchée sur cet insondable inconnu qui l'attirait en la troublant jusqu'à l'affoler; puis machinalement ses yeux s'attachèrent sur un groupe de grandes marguerites qui dominaient de leurs larges corolles blanches l'herbe de la lisière dans laquelle elle était couchée, et alors, se levant vivement, elle alla en cueillir quelques-unes, qu'elle prit en fermant les yeux pour ne pas les choisir.

Cela fait, elle revint à sa place et s'assit avec un recueillement grave; puis, d'une main que l'émotion rendait tremblante, elle commença à effeuiller une corolle:

«Je réussirai, un peu, beaucoup, tout à fait, pas du tout; je réussirai, un peu, beaucoup, tout à fait, pas du tout.»

Et ainsi de suite, scrupuleusement, jusqu'à ce qu'il ne restât plus que quelques pétales.