Et voilà qu'elle y était arrivée; qu'elle l'avait étalé devant ses yeux; que du doigt elle pouvait mettre chaque rue, chaque maison à sa place précise.

Quelle joie! c'était vrai: c'était vrai, ce Maraucourt dont elle avait tant de fois prononcé le nom comme une obsession, et que depuis son entrée en France elle avait cherché sur les bâches des voitures qui passaient ou celles des wagons arrêtés dans les gares, comme si elle avait besoin de le voir pour y croire, ce n'était plus le pays du rêve, extravagant, vague ou insaisissable, mais celui de la réalité.

Droit devant elle, de l'autre côté du village, sur la pente opposée à celle où elle était assise, se dressaient les bâtiments de l'usine, et à la couleur de leurs toits elle pouvait suivre l'histoire de leur développement comme si un habitant du pays la lui racontait.

Au centre et au bord de la rivière, une vieille construction en briques, et en tuiles noircies, que flanquait une haute et grêle cheminée rongée par le vent de mer, les pluies et la fumée était l'ancienne filature de lin, longtemps abandonnée, que trente-cinq ans auparavant le petit fabricant de toiles Vulfran Paindavoine avait louée pour s'y ruiner, disaient les fortes têtes de la contrée, pleines de mépris pour sa folie. Mais au lieu de la ruine, la fortune était arrivée petite d'abord, sou à sou, bientôt millions à millions. Rapidement, autour de cette mère Gigogne les enfants avaient pullulé. Les aînés mal bâtis, mal habillés, chétifs comme leur mère, ainsi qu'il arrive souvent à ceux qui ont souffert de la misère. Les autres, au contraire, et surtout les plus jeunes, superbes, forts, plus forts qu'il n'est besoin, parés avec des revêtements de décorations polychromes qui n'avaient rien du misérable hourdis de mortier ou d'argile des grands frères usés avant l'âge, semblaient, avec leurs fermes en fer et leurs façades rosés ou blanches en briques vernies, défier les fatigues du travail et des années. Alors que les premiers bâtiments se tassaient sur un terrain étroitement mesuré autour de la vieille fabrique, les nouveaux s'étaient largement espacés dans les prairies environnantes, reliés entre eux par des rails de chemin de fer, des arbres de transmission et tout un réseau de fils, électriques, qui couvraient l'usine entière d'un immense filet.

Longtemps elle resta perdue dans le dédale de ces rues, allant des puissantes cheminées, hautes et larges, aux paratonnerres qui hérissaient les toits, aux mâts électriques, aux wagons de chemin de fer, aux dépôts de charbon, tâchant de se représenter par l'imagination ce que pouvait être la vie de cette petite ville morte en ce moment, lorsque tout cela chauffait, fumait, marchait, tournait, ronflait avec ces bruits formidables qu'elle avait entendus dans la plaine Saint-Denis, en quittant Paris.

Puis ses yeux descendant au village, elle vit qu'il avait suivi le même développement que l'usine: les vieux toits couverts de sedum en fleurs qui leur faisaient des chapes d'or, s'étaient tassés autour de l'église; les nouveaux qui gardaient encore la teinte rouge de la tuile sortie depuis peu du four, s'étaient éparpillés dans la vallée au milieu des prairies et des arbres en suivant le cours de la rivière; mais, contrairement à ce qui se voyait dans l'usine, c'était les vieilles maisons qui faisaient bonne figure, avec l'apparence de la solidité, et les neuves qui paraissaient misérables, comme si les paysans qui habitaient autrefois le village agricole de Maraucourt, étaient alors plus à leur aise que ne l'étaient maintenant ceux de l'industrie.

Parmi ces anciennes maisons une dominait les autres par son importance, et s'en distinguait encore par le jardin planté de grands arbres qui l'entourait, descendant en deux terrasses garnies d'espaliers jusqu'à la rivière où il aboutissait à un lavoir. Celle-là, elle la reconnut: c'était celle que M. Vulfran avait occupée en s'établissant à Maraucourt, et qu'il n'avait quittée que pour habiter son château. Que d'heures son père, enfant, avait passées sous ce lavoir aux jours des lessives, et dont il avait gardé le souvenir pour avoir entendu là, dans le caquetage des lavandières, les longs récits des légendes du pays, qu'il avait plus tard racontés à sa fille: la Fée des tourbières, l'Enlisage des Anglais, le Leuwarou d'Hangest, et dix autres qu'elle se rappelait comme si elle les avait entendus la veille.

Le soleil, en tournant, l'obligea à changer de place, mais elle n'eut que quelques pas à faire pour en trouver une valant celle qu'elle abandonnait, où l'herbe était aussi douce, aussi parfumée, avec une aussi belle vue sur le village et toute la vallée, si bien que, jusqu'au soir, elle put rester là dans un état de béatitude tel qu'elle n'en avait pas goûté depuis longtemps.

Certainement elle n'était pas assez imprévoyante pour s'abandonner aux douceurs de son repos, et s'imaginer que c'en était fini de ses épreuves. Parce qu'elle avait assuré le travail, le pain et le coucher, tout n'était pas dit, et ce qui lui restait à acquérir pour réaliser les espérances de sa mère paraissait si difficile qu'elle ne pouvait y penser qu'en tremblant; mais enfin, c'était un si grand résultat que de se trouver dans ce Maraucourt, où elle avait tant de chances contre elle pour n'arriver jamais, qu'elle devait maintenant ne désespérer de rien, si long que fût le temps à attendre, si dures que fussent les luttes à soutenir. Un toit sur la tête, dix sous par jour, n'était-ce pas la fortune pour la misérable fille qui n'avait pour dormir que la grand'route, et pour manger, rien autre chose que l'écorce des bouleaux?

Il lui semblait qu'il serait sage de se tracer un plan de conduite, en arrêtant ce qu'elle devait faire ou ne pas faire, dire ou ne pas dire, au milieu de la vie nouvelle qui allait commencer pour elle dès le lendemain; mais cela présentait une telle difficulté dans l'ignorance de tout où elle se trouvait, qu'elle comprit bientôt que c'était une tâche de beaucoup au- dessus de ses forces: sa mère, si elle avait pu arriver à Maraucourt, aurait sans doute su ce qu'il convenait de faire; mais elle n'avait ni l'expérience, ni l'intelligence, ni la prudence, ni la finesse, ni aucune des qualités de cette pauvre mère, n'étant qu'une enfant, sans personne pour la guider, sans appuis, sans conseils.