Aussitôt elle sortit de son île, et, suivant la rive, elle arriva à la touffe de roseaux, où elle vit qu'elle n'avait qu'à prendre à brassée parmi les meilleures tiges, c'est-à-dire celles qui, déjà desséchées, étaient cependant flexibles encore et résistantes.

Elle en coupa rapidement une grosse botte qu'elle rapporta dans l'aumuche où aussitôt elle se mit à l'ouvrage.

Mais après avoir fait un bout de tresse d'un mètre de long à peu près, elle comprit que cette semelle, trop légère parce qu'elle était trop creuse, n'aurait aucune solidité, et qu'avant de tresser les roseaux, il fallait qu'ils subissent une préparation qui, en écrasant leurs fibres, les transformerait en grosse filasse.

Cela ne pouvait l'arrêter ni l'embarrasser: elle avait un billot pour battre dessus les roseaux; il ne lui manquait qu'un maillet ou un marteau; une pierre arrondie qu'elle alla choisir sur la route, lui en tint lieu; et tout de suite elle commença à battre les roseaux, mais sans les mêler. L'ombre de la nuit la surprit dans son travail; et elle se coucha en rêvant aux belles espadrilles à rubans bleus qu'elle chausserait bientôt, car elle ne doutait pas de réussir, sinon la première fois, au moins la seconde, la troisième, la dixième.

Mais elle n'alla pas jusque-là: le lendemain soir elle avait assez de tresses pour commencer ses semelles, et le surlendemain, ayant acheté une alène courbe qui lui coûta un sou, une pelote de fil un sou aussi, un bout de ruban de coton bleu du même prix, vingt centimètres de gros coutil moyennant quatre sous, en tout sept sous, qui étaient tout ce qu'elle pouvait dépenser, si elle ne voulait pas se passer de pain le samedi, elle essaya de façonner une semelle à l'imitation de celle de son soulier: la première se trouva à peu près ronde, ce qui n'est pas précisément la forme du pied; la deuxième, plus étudiée, ne ressembla à rien; la troisième ne fut guère mieux réussie; mais enfin la quatrième, bien serrée au milieu, élargie aux doigts, rapetissée au talon, pouvait être acceptée pour une semelle.

Quelle joie! Une fois de plus la preuve était faite qu'avec de la volonté, de la persévérance, on réussit ce qu'on veut fermement, même ce qui d'abord parait impossible, et qu'on n'a pour toute aide qu'un peu d'ingéniosité, sans argent, sans outils, sans rien.

L'outil qui lui manquait pour achever ses espadrilles, c'était des ciseaux. Mais leur achat entraînerait une telle dépense, qu'elle devait s'en passer. Heureusement elle avait son couteau; et au moyen d'une pierre à aiguiser qu'elle alla chercher dans le lit de la rivière, elle put le rendre assez coupant pour tailler le coutil appliqué à plat sur le billot.

La couture de ces pièces d'étoffe n'alla pas non plus sans tâtonnements et recommencements; mais enfin elle en vint à bout, et le samedi matin elle eut la satisfaction de partir chaussée de belles espadrilles grises qu'un ruban bleu croisé sur ses bas retenait bien à la jambe.

Pendant ce travail, qui lui avait pris quatre soirées et trois matinées commencées dès le jour levant, elle s'était demandée ce qu'elle ferait de ses souliers, alors qu'elle quitterait sa cabane. Sans doute, elle n'avait pas à craindre qu'ils fussent volés par des gens qui les trouveraient dans l'aumuche, puisque personne n'y entrait. Mais ne pourraient-ils pas être rongés par des rats? Si cela se produisait, quel désastre! Pour aller au- devant de ce danger, il fallait donc qu'elle les serrât dans un endroit où les rats, qui pénètrent partout, ne pourraient pas les atteindre; et ce qu'elle trouva de mieux, puisqu'elle n'avait ni armoire, ni boîte, ni rien qui fermât, ce fut de les suspendre à son plafond par un brin d'osier.

XX