«Voir Rosalie, pourquoi faire? Le médecin a dit qu'il ne fallait pas l'éluger. Quand elle se lèvera, elle vous racontera comment elle s'est fait estropier, l'imbécile!»
La façon dont elle avait été accueillie le matin l'empêcha de revenir le soir; puisque certainement elle ne serait pas mieux reçue, elle n'avait qu'à rentrer dans son île qu'elle avait hâte de revoir. Elle la retrouva telle qu'elle l'avait quittée, et ce jour-là n'ayant pas de ménage à faire, elle put souper tout de suite. Elle s'était promis de prolonger ce souper; mais si petits qu'elle coupât ses morceaux de pain, elle ne put pas les multiplier indéfiniment, et quand il ne lui en resta plus, le soleil était encore haut à l'horizon; alors, s'asseyant au fond de l'aumuche sur le billot, la porte ouverte, ayant devant elle l'étang et au loin les prairies coupées de rideaux d'arbres, elle rêva au plan de vie qu'elle devait se tracer.
Pour son existence matérielle, trois points principaux d'une importance capitale se présentaient: le logement, la nourriture, l'habillement.
Le logement, grâce à la découverte qu'elle avait eu l'heureuse chance de faire de cette île, se trouvait assuré au moins jusqu'en octobre, sans qu'elle eût rien à dépenser.
Mais la question de nourriture et d'habillement ne se résolvait pas avec cette facilité.
Était-il possible que pendant des mois et des mois, une livre de pain par jour fût un aliment suffisant pour entretenir les forces qu'elle dépensait dans son travail? Elle n'en savait rien, puisque jusqu'à ce moment elle n'avait pas travaillé sérieusement; la peine, la fatigue, les privations, oui, elle les connaissait, seulement c'était par accident, pour quelques jours malheureux suivis d'autres qui effaçaient tout; tandis que le travail répété, continu, elle n'avait aucune idée de ce qu'il pouvait être, pas plus que des dépenses qu'il exigeait à la longue. Sans doute, elle trouvait que depuis deux jours ses repas tournaient court; mais ce n'était là, en somme, qu'un ennui pour qui avait connu comme elle le supplice de la faim; qu'elle restât sur son appétit n'était rien, si elle conservait la santé et la force. D'ailleurs, elle pourrait bientôt augmenter sa ration, et aussi mettre sur son pain un peu de beurre, un morceau de fromage; elle n'avait donc qu'à attendre, et quelques jours de plus ou de moins, des semaines même n'étaient rien.
Au contraire l'habillement, au moins pour plusieurs de ses parties, était dans un état de délabrement qui l'obligeait à agir au plus vite, car les raccommodages faits pendant ses quelques journées de séjour auprès de La Rouquerie, ne tenaient plus.
Ses souliers particulièrement s'étaient si bien amincis que la semelle fléchissait sous le doigt quand elle la tâtait: il n'était pas difficile de calculer le moment où elle se détacherait de l'empeigne, et cela se produirait d'autant plus vite que, pour conduire son wagonet, elle devait passer par des chemins empierrés depuis peu, où l'usure était rapide. Quand cela arriverait, comment ferait-elle? Évidemment elle devrait, acheter de nouvelles chaussures; mais devoir et pouvoir sont, deux; où trouverait-elle l'argent de cette dépense?
La première chose à faire, celle qui pressait le plus, était de se fabriquer des chaussures, et cela présentait pour elle des difficultés qui tout d'abord, quand elle en envisagea l'exécution, la découragèrent. Jamais elle n'avait eu l'idée de se demander ce qu'était un soulier; mais quand elle en eut retiré un de son pied pour l'examiner, et qu'elle vit comment l'empeigne était cousue à la semelle, le quartier réuni à l'empeigne et le talon ajouté au tout, elle comprit que c'était un travail au-dessus de ses forces et de sa volonté, qui ne pouvait lui inspirer que du respect pour l'art du cordonnier. Fait d'une seule pièce et dans un morceau de bois, un sabot était par cela même plus facile; mais comment le creuser quand, pour tout outil, elle n'avait que son couteau?
Elle réfléchissait tristement à ces impossibilités, quand ses yeux, errant vaguement sur l'étang et ses rives, rencontrèrent une touffe de roseaux qui les arrêta: les tiges de ces roseaux étaient vigoureuses, hautes, épaisses, et parmi celles poussées au printemps, il y en avait de l'année précédente, tombées dans l'eau, qui ne paraissaient pas encore pourries. Voyant cela, une idée s'éveilla dans son esprit: on ne se chausse pas qu'avec des souliers de cuir et des sabots de bois; il y a aussi des espadrilles dont la semelle se fait en roseaux tressés et le dessus en toile. Pourquoi n'essayerait-elle pas de se tresser des semelles avec ces roseaux qui semblaient poussés là exprès pour qu'elle les employât, si elle en avait l'intelligence?