«J'aurai besoin de toi aussi à Maraucourt.»

Ce fut la parole qu'elle se répéta dans le chemin qu'en venant à Saint-Pipoy, elle avait fait à côté de Guillaume. À quoi allait- elle être employée? Son esprit s'envola, mais sans pouvoir s'accrocher à rien de solide. Une seule chose était certaine: elle ne retournait point aux cannetières. Pour le reste il fallait attendre; mais non plus dans la fièvre de l'angoisse, car ce qu'elle avait obtenu lui permettait de tout espérer, si elle avait la sagesse de suivre la ligne que sa mère lui avait tracée avant de mourir, lentement, prudemment, sans rien brusquer, sans rien compromettre: maintenant elle tenait entre ses mains sa vie qui serait ce qu'elle la ferait; voila ce qu'elle devait se dire chaque fois qu'elle aurait une parole à prononcer, chaque fois qu'elle aurait une résolution à prendre, chaque fois qu'elle risquerait un pas en avant: et cela sans pouvoir demander conseil à personne.

Elle s'en revint à Maraucourt en réfléchissant ainsi, marchant lentement, s'arrêtant lorsqu'elle voulait cueillir une fleur dans le pied d'une haie, ou bien lorsque par-dessus une barrière une jolie échappée de vue s'offrait à elle sur les prairies et les entailles: un bouillonnement intérieur, une sorte de fièvre la poussaient à hâter le pas, mais volontairement elle le ralentissait; à quoi bon se presser? C'était une habitude qu'elle devait prendre, une règle qu'elle devait s'imposer de ne jamais céder à des impulsions instinctives.

Elle retrouva son île dans l'état où elle l'avait laissée, avec chaque chose à sa place; les oiseaux avaient même respecté les groseilles du saule qui ayant mûri pendant son absence, composèrent pour son souper un plat sur lequel elle ne comptait pas du tout.

Comme elle était rentrée de meilleure heure que lorsqu'elle sortait de l'atelier, elle ne voulut pas se coucher aussitôt son souper fini, et en attendant la tombée de la nuit, elle passa la soirée en dehors de l'aumuche, assise dans les roseaux à l'endroit où la vue courait librement sur l'entaille et ses rives. Alors elle eut conscience que si courte qu'eût été son absence, le temps avait marché et amené des changements pour elle menaçants. Dans les prairies ne régnait plus le silence solennel des soirs, qui l'avait si fortement frappée aux premiers jours de son installation dans l'île, quand dans toute la vallée on n'entendait sur les eaux, au milieu des hautes herbes, comme sous le feuillage des arbres, que les frôlements mystérieux des oiseaux qui rentraient pour la nuit. Maintenant la vallée était troublée au loin par toutes sortes de bruits: des battements de faux, des grincements d'essieu, des claquements de fouet, des murmures de voix. C'est qu'en effet, comme elle l'avait remarqué en revenant de Saint-Pipoy, la fenaison était commencée dans les prairies les mieux exposées, où l'herbe avait mûri plus vite; et bientôt les faucheurs arriveraient à celles de son entaille qu'un ombrage plus épais avait retardée.

Alors sans aucun doute elle devrait quitter son nid, qui pour elle ne serait plus habitable; mais que ce fût par la fenaison ou par la chasse, le résultat ne devait-il pas être le même, à quelques jours près?

Bien qu'elle fût déjà habituée aux bons draps, ainsi qu'aux fenêtres et aux portes closes, elle dormit sur son lit de fougères comme si elle le retrouvait sans l'avoir quitté, et ce fut seulement le soleil levant qui l'éveilla.

À l'ouverture des grilles, elle était devant l'entrée des shèdes, mais au lieu de suivre ses camarades pour aller aux cannetières, elle se dirigea vers les bureaux, se demandant ce qu'elle devait faire: entrer, attendre?

Ce fut à ce dernier parti qu'elle s'arrêta: puisqu'elle se tenait devant la porte, on la trouverait, si on la faisait appeler.

Cette attente dura près d'une heure; à la fin elle vit venir
Talouel qui durement lui demanda ce qu'elle faisait là.