Elles étaient aussi vagues que contradictoires, les nouvelles qui arrivaient de Dakka, de Dehra et de Londres, surtout elles étaient incomplètes, avec des trous qui paraissaient difficiles à combler, surtout pour les trois dernières années. Mais cela ne désespérait pas M. Vulfran et n'ébranlait pas sa foi. «Nous avons fait le plus difficile, disait-il quelquefois, puisque nous avons éclairé les temps les plus éloignés; comment la lumière ne se ferait-elle pas sur ceux qui sont près de nous? un jour où l'autre le fil se rattachera et alors il n'y aura plus qu'à le suivre.»
Si de ce côté Mme Bretoneux n'avait guère réussi, au moins n'en avait-il pas été de même pour les soins qu'elle avait recommandé à Perrine de donner à M. Vulfran. Jusque-là Perrine ne se serait pas permis, les jours de pluie, de relever la capote du phaéton, ni, les jours de froid ou de brouillard, de rappeler à M. Vulfran qu'il était prudent à lui d'endosser un pardessus, ou de nouer un foulard autour de son cou, pas plus qu'elle n'aurait osé, quand les soirées étaient fraîches, fermer les fenêtres du cabinet; mais du moment qu'elle avait été avertie par Mme Bretoneux que le froid, l'humidité, le brouillard, la pluie, pouvaient aggraver la maladie de M. Vulfran, elle ne s'était plus laissé arrêter par ces scrupules et ces timidités.
Maintenant, elle ne montait plus en voiture, quel que fut le temps, sans veiller à ce que le pardessus se trouvât à sa place habituelle avec un foulard dans la poche, et au moindre coup de vent frais, elle le posait elle-même sur les épaules de M. Vulfran, ou le lui faisait endosser. Qu'une goutte de pluie vint à tomber, elle arrêtait aussitôt, et relevait la capote. Que la soirée ne fût pas tiède après le dîner, et elle refusait de sortir. Au commencement, quand ils faisaient une course à pied, elle allait de son pas ordinaire, et il la suivait sans se plaindre, car la plainte était précisément ce qu'il avait le plus en horreur, pour lui-même aussi bien que pour les autres; mais maintenant qu'elle savait que la marche un peu vive lui était une souffrance accompagnée de toux, d'étouffement, de palpitations, elle trouvait toujours des raisons, sans donner la vraie, pour qu'il ne pût pas se fatiguer, et ne fit qu'un exercice modéré, celui précisément qui lui était utile, non nuisible.
Une après-midi qu'ils traversaient ainsi à pied le village, ils rencontrèrent Mlle Belhomme, qui ne voulut point passer sans saluer M. Vulfran, et après quelques paroles de politesse le quitta en disant:
«Je vous laisse sous la garde de votre Antigone.»
Que voulait dire cela? Perrine n'en savait rien et M. Vulfran qu'elle interrogea ne le savait pas davantage. Alors le soir elle questionna l'institutrice, qui lui expliqua ce qu'était cette Antigone, en lui faisant lire avec un commentaire approprié à sa jeune intelligence, ignorante des choses de l'antiquité, l'OEdipe à Colone de Sophocle; et les jours suivants, abandonnant le Tour du Monde, Perrine recommença cette lecture pour M. Vulfran, qui s'en montra ému, sensible surtout à ce qui s'appliquait à sa propre situation.
«C'est vrai, dit-il, que tu es une Antigone pour moi, et même plus, puisque Antigone, fille du malheureux OEdipe, devait ses soins et sa tendresse à son père.»
Par là, Perrine vit quel chemin elle avait fait dans l'affection de M. Vulfran, qui n'avait pas pour habitude de se répandre en effusion. Elle en fut si bouleversée que, lui prenant la main, elle la lui baisa.
«Oui, dit-il, tu es une bonne fille.»
Et lui mettant la main sur la tête, il ajouta: