Tout à coup, il mit ses deux mains sur son visage, et d'une voix forte, avec la conscience d'être seul, ou plutôt sans conscience de l'endroit où il était et de ceux qui pouvaient l'entendre, il dit:
«Mon Dieu, mon Dieu, vous vous êtes retiré de moi. Qu'ai-je donc fait pour que vous m'abandonniez?»
Puis le silence reprit plus écrasant, plus lugubre, pour Perrine, que ce cri avait bouleversée, bien qu'elle ne pût pas mesurer toute l'étendue et la profondeur du désespoir qu'il accusait. C'est qu'en effet, M. Vulfran, par la grande fortune qu'il avait faite et la situation qu'il occupait, en était arrivé à croire qu'il était un privilégié, en quelque sorte un élu, dont la Providence se servait pour conduire le monde. Parti de si bas, comment serait-il parvenu si haut, s'il n'avait été servi que par sa seule intelligence? Une main toute-puissante l'avait donc tiré de la foule pour de grandes choses, et plus tard guidé si sûrement, que ses idées avaient toujours obéi à une inspiration supérieure, de même que ses actes à une direction infaillible; ce qu'il désirait avait toujours réussi; dans ses batailles, il avait toujours triomphé, et toujours ses adversaires avaient succombé. Mais voilà que tout à coup ce qu'il voulait le plus ardemment, ce qu'il se croyait sûr d'obtenir, pour la première fois ne se réalisait pas: il attendait son fils, il savait qu'il allait le voir arriver, toute sa vie était désormais arrangée pour cette réunion; et son fils était mort.
Alors quoi?
Il ne comprenait pas, — ni le présent, ni le passé.
Qu'avait-il été?
Qu'était-il?
Et si vraiment il avait été ce que pendant quarante ans il avait cru être, pourquoi ne l'était-il plus?
XXXVIII
Cet anéantissement se prolongea, et il s'y joignit des accidents de santé: la bronchite, les palpitations s'aggravèrent, il se produisit même une congestion pulmonaire, qui pendant une semaine retint M. Vulfran à la chambre, et donna l'entière direction des usines à Talouel triomphant.