Sur ces terrains éparpillés un peu partout, on aperçoit d'autres toits en tuiles neuves, tout petits ceux-là, et qui par leur propreté et leur éclat rouge contrastent avec les anciennes toitures couvertes de mousses et de sedum: ce sont ceux des maisons ouvrières dont la construction est commencée depuis peu, et qui toutes sont ou seront isolées au milieu d'un jardinet, dans lequel pourront se récolter les légumes nécessaires à l'alimentation de la famille, qui, pour cent francs par an de loyer, aura le bien-être matériel et la dignité du chez-soi.

Mais la transformation qui à coup sûr eût frappé le plus vivement surpris, et même stupéfié celui qui serait resté un an absent de Maraucourt, était celle qui avait bouleversé le parc même de M. Vulfran, dans des pelouses qui, en le prolongeant, descendaient jusqu'aux entailles avec lesquelles elles se confondaient. Cette partie basse, restée jusque-là presque à l'état naturel, avait été retranchée du parc par un saut-de-loup, et maintenant s'élevait à son centre un grand chalet en bois, flanqué d'autres cottages ou de kiosques construits à la légère, qui donnaient à l'ensemble une apparence de jardin public que précisaient encore toutes sortes de jeux, des manèges de chevaux de bois, des balançoires, des appareils de gymnastique, des jeux de boules, de quilles, des tirs à l'arc, à l'arbalète, à la carabine et au fusil de guerre, des mâts de cocagne, des terrains pour la paume, des pistes pour vélocipèdes, un théâtre de marionnettes, une estrade pour des musiciens.

C'est qu'en réalité c'est bien un jardin public, celui qui servait aux jeux des ouvriers de toutes les usines; car si pour chacun des autres villages: Hercheux, Saint-Pipoy, Bacourt, Flexelles, M. Vulfran avait décidé de faire les mêmes constructions qu'à Maraucourt, il avait voulu qu'il n'y eût pour tous qu'un seul lieu de réunion et de récréation où pourraient s'établir des relations générales, qui deviendraient un lien entre eux. Et la simple bibliothèque qu'il avait eu tout d'abord l'intention d'établir, s'était transformée, sans qu'il sût trop sous quelle influence, en ce vaste jardin, où autour des salles de lecture et de conférence qui occupent le grand chalet central, se sont groupés ces jeux divers, dont le développement a exigé une partie même de son parc, de sorte que maintenant le cercle ouvrier protège le château et le fait pardonner.

Si rapidement que ces changements eussent été conçus et réalisés, ils n'ont pas été sans produire un vif émoi dans la contrée et même une sorte d'agitation.

Les plus hostiles ont été les logeurs, les cabaretiers, les boutiquiers, qui ont crié à la ruine et à l'oppression: n'était-ce pas une injustice, un crime social qu'on vînt leur faire concurrence et les empêcher de continuer leur commerce dans les mêmes conditions qu'ils l'avaient toujours pratiqué, au mieux de leurs intérêts, comme il convient à des hommes libres? Et de même que lors de la création des usines, les fermiers s'étaient insurgés contre ces fabriques qui leur prenaient les ouvriers de la terre, ou les obligeaient à hausser les salaires, les petits commerçants avaient joint leurs plaintes à celles des cultivateurs; c'était tout juste si, quand M. Vulfran passait par les rues des villages en compagnie de Perrine, on ne les poursuivait pas de huées comme des malfaiteurs: il n'était donc pas encore assez riche, le vieil aveugle, qu'il voulait ruiner le pauvre monde! la mort de son fils ne lui avait donc pas mis un peu de bonté, un peu de pitié au coeur! les ouvriers étaient donc imbéciles de ne pas comprendre que tout cela n'avait d'autre but que de les enchaîner plus étroitement encore, et de leur reprendre d'une main ce qu'on semblait leur donner de l'autre. Des réunions s'étaient tenues où l'on avait discuté ce qu'il y avait à faire, et dans lesquelles plus d'un ouvrier avait prouvé qu'il n'était pas un imbécile comme tant d'autres de ses camarades.

Dans l'intimité même de M. Vulfran, ou plutôt dans sa famille, ces réformes avaient provoqué autant d'inquiétudes que de critiques. Devenait-il fou? Allait-il se ruiner, c'est à dire les ruiner? Ne serait-il pas prudent de le faire interdire? Évidemment sa faiblesse pour cette petite fille, qui faisait de lui ce qu'elle voulait, était une preuve de démence sénile, que les tribunaux ne pourraient pas ne pas peser. Et toutes les inimitiés s'étaient concentrées sur cette dangereuse gamine qui ne savait pas ce qu'elle faisait: qu'importait à cette fille l'argent follement gaspillé, ce n'était pas le sien.

Heureusement pour la fille, elle se sentait soutenue contre cette colère, dont elle recevait des coups directs ou indirects à chaque instant, par des amitiés qui l'encourageaient et la réconfortaient.

Comme toujours Talouel, courtisan du succès, s'était rangé de son côté: elle réussissait ce qu'elle entreprenait, elle faisait faire à M. Vulfran tout ce qu'elle voulait, elle était en butte à l'hostilité de ses neveux, c'était plus qu'il n'en fallait pour qu'il se montrât ouvertement son ami; au fond, que lui importait que M. Vulfran dépensât des sommes considérables qui en réalité augmentaient la fortune des établissements; cet argent ce n'était pas à lui Talouel qu'on le prenait, tandis que bien vraisemblablement les établissements seraient à lui un jour ou l'autre; aussi quand il avait pu deviner qu'une amélioration nouvelle était à l'étude, n'avait-il pas raté les occasions de «supposer» avec M. Vulfran que le moment était propice pour la réaliser.

Mais d'autres amitiés qui plus que celle-là plaisaient à Perrine, c'étaient celles du docteur Ruchon, de Mlle Belhomme, de Fabry et des ouvriers que M. Vulfran avait fait élire pour composer le conseil de surveillance de ses différentes fondations.

En voyant comment «la gamine» avait rendu à M. Vulfran l'énergie morale et intellectuelle, le médecin avait changé de manières à son égard, et maintenant c'était avec une affection paternelle qu'il la traitait, presque avec déférence, en tout cas comme une personne qui compte: «Cette petite a plus fait que la médecine, disait-il, sans elle je ne sais vraiment pas ce que M. Vulfran serait devenu.»