Il y avait treize mois, jour pour jour, qu'un dimanche, par un temps radieux, Perrine était arrivée à Maraucourt, misérable et désespérée, se demandant ce qui allait advenir d'elle.

Le temps était aussi radieux, mais Perrine et le village ne ressemblaient en rien à ce qu'ils étaient l'année précédente.

À la place où elle avait passé la fin de sa journée, assise tristement à la lisière du petit bois qui couronne la colline, tâchant de se rendre compte de ce qu'étaient le village et les usines étalés au-dessous d'elle dans la vallée, se trouvent maintenant des bâtiments en construction; un hôpital en bon air, en belle vue, qui dominera tout le pays et recevra les ouvriers des usines de M. Vulfran qui habitent ou n'habitent pas Maraucourt.

C'est de là qu'on peut le mieux suivre les transformations de la contrée, et elles sont extraordinaires, eu égard surtout au peu de temps qui s'est écoulé.

Aux usines elles-mêmes il n'a pas été apporté de changements bien sensibles: ce qu'elles étaient, elles le sont toujours, comme si, arrivées à leur complet développement, elles n'avaient qu'à continuer la marche régulière de tout ce qui est rigoureusement réglé.

Mais à une courte distance de leur entrée principale, là où autrefois s'effondraient de pauvres bicoques occupées par deux garderies d'enfants du genre de celle de la Tiburce brûlée quelques mois auparavant, se montrent le toit flambant rouge et la façade mi-partie rosé, mi-partie bleue de la crèche que M. Vulfran a fait construire en achetant pour les raser ces vieilles masures croulantes.

Sa façon de procéder avec leurs propriétaires a été aussi nette que franche: il les a fait venir et leur a expliqué que comme il ne pouvait pas tolérer plus longtemps que les enfants de ses ouvrières fussent exposés à être brûlés ou tués par toutes sortes de maladies résultant des mauvais soins qu'ils trouvaient chez celles qui les gardaient, il allait faire construire une crèche dans laquelle ces enfants seraient reçus, nourris, élevés gratuitement jusqu'à l'âge de trois ans. Entre sa crèche et leurs garderies il n'y avait pas de lutte possible. S'ils voulaient vendre leurs maisons, il les achèterait moyennant une somme fixe et une rente viagère. S'ils ne voulaient pas, ils n'avaient qu'à les garder; le terrain ne lui manquerait pas. Ils avaient jusqu'au lendemain matin onze heures pour se décider; à midi il serait trop tard.

Au centre du village se dressent d'autres toits rouges beaucoup plus hauts, plus longs, plus imposants: ce sont ceux d'un groupe de bâtiments à peine achevés dans lesquels sont établis des logements séparés, des réfectoires, des restaurants, des cantines, des magasins d'approvisionnement pour les ouvriers célibataires, hommes et femmes; et pour ces bâtiments M. Vulfran a employé le même procédé d'expropriation que pour la crèche.

Précédemment se trouvaient là plusieurs vieilles maisons appropriées tant bien que mal, en réalité aussi mal que possible, au logement en chambrées des ouvriers et en cabinets. Il a fait appeler les propriétaires de ces maisons, et leur a tenu un langage à peu près analogue à celui dont il s'est déjà servi:

«Depuis longtemps on se plaint violemment des chambrées dans lesquelles vous couchez mes ouvriers, et c'est aux mauvaises conditions dans lesquelles sont établis ces logements qu'on attribue les maladies de poitrine et la fièvre typhoïde qui tuent tant de monde. Je ne peux pas tolérer cela plus longtemps. J'ai donc résolu de faire construire deux hôtels dans lesquels j'offrirai aux ouvriers célibataires, hommes et femmes, une chambre séparée et exclusive pour trois francs par mois. En même temps j'aménagerai les rez-de-chaussée en réfectoires et en restaurants où je donnerai un dîner composé de soupe, de ragoût ou de rôti, de pain et de cidre pour soixante-dix centimes. Si vous voulez me vendre vos maisons, j'élèverai mes hôtels sur leur emplacement. Si vous ne voulez pas, gardez-les. Ma combinaison est dans votre intérêt, car j'ai ailleurs des terrains où mes constructions me coûteront beaucoup moins cher. Vous avez jusqu'à onze heures demain pour réfléchir; à midi il serait trop tard.