À ces cris ils arrivèrent, ainsi qu'un chiffonnier chargé de sa hotte pleine, qui rentrait dans le clos, et le locataire du wagon dont la profession était d'être marchand de pâte de guimauve et de parcourir les fêtes et les marchés en suspendant à un crochet tournant des tas de sucre fondu, dont il tirait des tortillons jaunes, bleus, rouges, comme l'eût fait une fileuse de sa quenouille.
«Qu'est-ce qu'il y a? demanda la Marquise.
— Vous allez voir; mais préparez-vous à vous faire du bon sang.»
De nouveau il emplit son verre et le tendit à Palikare qui, comme la première fois, le vida à moitié au milieu des rires et des exclamations des gens qui le regardaient.
«J'avais entendu raconter que les ânes aimaient le vin, dit l'un, mais je ne le croyais pas.
— C'est un poivrot! dit un autre.
— Vous devriez l'acheter, dit la Marquise en s'adressant à Grain de Sel, il vous tiendrait joliment compagnie.
— Ça ferait la paire.»
Grain de Sel ne l'acheta point, mais il se prit d'affection pour lui et proposa à Perrine de l'accompagner le mercredi au Marché aux chevaux. Et cela fut un grand soulagement pour elle, car elle n'imaginait pas du tout comment elle trouverait le Marché aux chevaux dans Paris, pas plus qu'elle ne voyait comment elle s'y prendrait pour vendre un âne, discuter son prix, le recevoir sans se faire voler; elle avait bien des fois entendu raconter des histoires de voleurs parisiens et se sentait tout à fait incapable de se défendre contre eux si, d'aventure, ils avaient l'idée de s'attaquer à elle. Le mercredi matin elle s'occupa donc de faire la toilette de Palikare, et ce fut une occasion pour elle de le caresser et de l'embrasser. Mais, hélas! combien tristement! Elle ne le verrait plus. Dans quelles mains allait-il passer? le pauvre ami! et elle ne pouvait s'arrêter à cette pensée sans revoir les ânes misérables ou martyrs que dans sa vie sur les grands chemins elle avait rencontrés en tous lieux, comme si, sur la terre entière, l'âne n'existait que pour souffrir. Certainement, depuis que Palikare leur appartenait, il avait supporté bien des fatigues et des misères, celles des longues routes, du froid, du chaud, de la pluie, de la neige, du verglas, des privations, mais au moins n'était-il jamais battu, et se sentait-il l'ami de ceux dont il partageait le sort malheureux; tandis que maintenant elle ne pouvait que trembler en se demandant quels allaient être ses maîtres; elle en avait tant rencontré de cruels, qui n'avaient même pas conscience de leur cruauté.
Quand Palikare vit qu'au lieu de l'atteler à la roulotte, on lui passait un licol, il montra de la surprise, et plus encore quand Grain de Sel, qui ne voulait pas faire à pied la longue route de Charonne au Marché aux chevaux, lui monta sur le dos en se servant d'une chaise; mais comme Perrine le tenait par la tête et lui parlait, cette surprise n'alla pas jusqu'à la résistance: Grain de Sel d'ailleurs n'était-il pas un ami?