Affolée, Perrine se demandait si elle pourrait sortir; cependant on la laissa passer, mais en l'accompagnant d'injures et de huées, sans qu'elle osât se sauver à toutes jambes comme elle en avait envie, ni se retourner pour voir si on ne la poursuivait point.

Enfin après quelques minutes, qui pour elle furent des heures, elle se trouva dans la campagne, et malgré tout elle respira: pas arrêtée! plus d'injures!

Il est vrai qu'elle pouvait se dire aussi: pas de pain, plus d'argent; mais cela c'était l'avenir; et ceux qui, aux trois quarts noyés, remontent à la surface de l'eau, n'ont pas pour première pensée de se demander comment ils souperont le soir et dîneront le lendemain.

Cependant après les premiers moments donnés au soulagement de la délivrance cette pensée du dîner s'imposa brutalement, sinon pour le soir même, en tout cas pour le lendemain et les jours suivants. Elle n'était pas assez enfant pour imaginer que la fièvre du chagrin la nourrirait toujours, et savait qu'on ne marche pas sans manger. En combinant son voyage elle n'avait compté pour rien les fatigues de la route, le froid des nuit et la chaleur du jour, tandis qu'elle comptait pour tout la nourriture que sa pièce de cinq francs lui assurait; mais maintenant qu'on venait de lui prendre ses cinq francs et qu'il ne lui restait plus qu'un sou, comment achèterait-elle la livre de pain qu'il lui fallait chaque jour? Que mangerait-elle?

Instinctivement elle jeta un regard de chaque côté de la route où dans les champs; sous la lumière rasante du soleil couchant s'étalaient des cultures: des blés qui commençaient à fleurir, des betteraves qui verdoyaient, des oignons, des choux, des luzernes, des trèfles; mais rien de tout cela ne se mangeait, et d'ailleurs, alors même que ces champs eussent été plantés de melons mûrs ou de fraisiers chargés de fruits, à quoi cela lui eût-il servi? elle ne pouvait pas plus étendre la main pour cueillir melons et fraises qu'elle ne pouvait la tendre pour implorer la charité des passants; ni voleuse, ni mendiante, vagabonde.

Ah! comme elle eût voulu en rencontrer une aussi misérable qu'elle pour lui demander de quoi vivent les vagabonds le long des chemins qui traversent les pays civilisés.

Mais y avait-il au monde aussi misérable, aussi malheureuse qu'elle, seule, sans pain, sans toit, sans personne pour la soutenir, accablée, écrasée, le coeur étranglé, le corps enfiévré par le chagrin?

Et cependant il fallait qu'elle marchât, sans savoir si au but une porte s'ouvrirait devant elle.

Comment pourrait-elle arriver à ce but?

Tous nous avons dans notre vie quotidienne des heures de vaillance ou d'abattement pendant lesquelles le fardeau que nous avons à traîner se fait ou plus lourd ou plus léger; pour elle c'était le soir qui l'attristait toujours, même sans raison; mais combien plus pesamment quand, à l'inconscient, s'ajoutait le poids des douleurs personnelles et immédiates qu'elle avait en ce moment à supporter!