—N'est-il pas de prévenir les scandales et d'être une sorte de Providence pour les familles.

—La Providence est toute-puissante, elle n'a rien ni personne au-dessus d'elle; la police a les mains liées par la légalité, et quelquefois aussi, nous pouvons le dire entre nous, par les journaux.

Il est évident que le préfet rechignait à s'occuper de cette affaire et ne cherchait qu'à décourager le notaire.

—J'aurais voulu ne pas prononcer le nom des personnes menacées par ce chantage.

—Je ne vous le demande pas, et je respecte vos scrupules professionnels.

Si le préfet ne demandait pas ce nom, il était certain, cependant, qu'il l'attendait et qu'on n'obtiendrait rien de lui tant qu'on ne l'aurait pas livré: il fallait que de tout son poids il pesât dans la balance.

—Je vous ai dit, continua le notaire, que cette petite fille avait été instituée légataire universelle d'une belle fortune. La personne qui a fait ce legs est le comte de Chambrais, et le comte de Chambrais avait pour nièce madame la comtesse d'Unières, la femme du député.

—Qui s'est trouvée déshéritée.

—Précisément. M. de Chambrais était-il ou n'était-il pas le père de cette enfant qu'on veut reconnaître aujourd'hui? C'est un secret qu'il a emporté dans la tombe. Et si les probabilités sont pour l'affirmative, je reconnais que nous n'avons que des probabilités. Cependant elles reposent sur un fait à mon sens considérable: madame d'Unières, seule héritière légitime de son oncle, se trouvant exhérédée par le testament dont j'ai parlé, s'est chargée de la surveillance et de l'éducation de l'enfant, ayant pour elle des soins et une tendresse vraiment maternels. Il y aurait là un esprit d'abnégation si extraordinaire, qu'il est plus logique d'admettre que si elle a en quelque sorte adopté cette enfant, c'est qu'elle connaissait les liens qui l'attachaient à M. de Chambrais. Eh bien! c'est madame d'Unières, c'est M. d'Unières que le chantage menace. S'appuyant sur ses soins, mais sans rien produire en plus, ni acte de naissance, ni commencement de preuves par écrit, cet aventurier prétend que madame d'Unières serait la mère de cette enfant qu'elle aurait eu avant son mariage. Et cette prétention, il ne veut pas, vous pensez bien, la faire consacrer par un tribunal, mais il compte s'en servir pour extorquer le plus qu'il pourra au comte et à la comtesse par la menace d'un procès scandaleux.

Le notaire fit une pause, et la physionomie du préfet lui dit que les dispositions auxquelles il s'était tout d'abord heurté se modifiaient.