L'amour ainsi compris peut paraître bizarre, invraisemblable, incompréhensible, cependant madame de Lucillière était ainsi.
Bien qu'elle eût aimé le colonel, bien qu'elle l'aimât encore, elle ne voulait point écarter Carmelita ou Ida pour prendre leur place.
Le lien qui les attachait l'un à l'autre était brisé et rien ne pourrait le rattacher: jamais sa fierté n'eût supporté les soupçons d'un amant qui pouvait à juste droit se montrer jaloux.
Ce n'était donc point pour elle qu'elle voulait arracher le colonel à Carmelita et à Ida.
C'était pour Thérèse. Le mariage lui plaisait. D'abord il avait quelque chose d'extraordinaire, qui amusait son esprit.... Une fille du faubourg Saint-Antoine femme du riche colonel Chamberlain, cela était drôle, original et romanesque. Et puis cette jeune fille ne serait pas, aux yeux du monde, une rivale comme Carmelita ou comme Ida. On ne dirait pas: «Le colonel Chamberlain a quitté madame de Lucillière pour épouser la belle Carmelita;» on dirait «Le colonel Chamberlain, quitté par madame de Lucillière, a épousé une petite cousine pauvre, que son père mourant lui avait demandé de prendre pour femme.»
Enfin à ces considérations s'en joignait une dernière, prise à une meilleure source: Thérèse lui avait plu, elle avait éprouvé pour cette petite fille une réelle sympathie, et elle voulait faire son bonheur. Évidemment cette petite aimait son cousin, et, toute question de fortune à part, elle devait rêver ce mariage, sans oser l'espérer.
Il est toujours agréable de jouer le rôle d'une bonne fée, et madame de Lucillière voulait se donner cette satisfaction.
D'un côté, elle ferait le bien; de l'autre elle ferait le mal. Pour elle, ce serait un bonheur complet, si elle réussissait.
Mais réussirait-elle?
Et le baron Lazarus remplirait-il bien dans cette pièce le rôle qu'elle lui avait confié!