—Qu'a-t-elle dit en lisant cette nouvelle, un peu bien surprenante, n'est-ce pas?
—Elle n'a rien dit, et il est probable que nous ne la connaîtrions pas encore, si elle avait été seule à l'apprendre. Était-ce cette annonce qui avait donné la fièvre à Thérèse? Il était impossible de poser des questions directes à ce sujet, et en réalité le plus court, était de procéder avec ordre, surtout avec patience.
—Hier soir, avant le souper, Michel était sorti; en rentrant, il rapporta un journal, et, comme le souper n'était pas tout à fait prêt, en attendant il se mit à lire ce journal. Tout à coup il pousse une exclamation qui nous fait lever la tête à tous: Thérèse, Denizot, Sorieul et moi. Nous le regardons, et Sorieul demande ce qu'il y a de si extraordinaire dans le journal. Thérèse et moi, nous ne demandions rien: Thérèse, vous saurez pourquoi tout à l'heure; moi, parce que chaque fois que je lis les journaux, j'ai peur d'y trouver le nom de quelqu'un que vous connaissez. Sorieul voulut même prendre le journal, mais Michel ne le laissa pas faire. «C'est une nouvelle qui concerne votre neveu Édouard.»
«Pourquoi ne dites-vous pas tout de suite que mon cousin Édouard se marie?» interrompit Thérèse. Vous pensez si à ce mot il y eut des exclamations; on voulut voir le journal, moi avant les autres. C'était vrai: je vis que vous épousiez mademoiselle Carmelita Belmonte, nièce du prince Mazzazoli. Là-dessus Sorieul nous dit que les princes Mazzazoli avaient joué un rôle dans l'histoire des républiques d'Italie, et il en eut pour un moment à nous citer les livres qui parlaient des ancêtres de votre future. Pendant qu'il faisait son récit, une réflexion me traversait l'esprit: comment Thérèse avait-elle appris votre mariage avant tout le monde? Je lui posai ma question, et elle me répondit qu'elle avait lu le matin même cette nouvelle dans le Sport. «Tu l'as lue ce matin, et tu ne nous l'as pas communiquée? s'écria Sorieul; voilà qui est un peu fort.» Il se fâcha contre elle. Moi, je ne me fâchai point, mais je lui demandai pourquoi elle nous avait tu cette nouvelle, qui pour nous tous était cependant intéressante.» J'ai pensé que mon cousin viendrait nous l'annoncer lui-même et qu'il serait fâché de voir qu'il avait été prévenu.—Pendant le souper, il ne fut question que de votre mariage; chacun dit son mot, excepté Thérèse, qui ne dit rien du tout. Mais Sorieul ne la laissa pas tranquille; il se mit à la gronder, parce qu'elle lisait le Sport, disant qu'une fille dans sa position ne devait pas s'intéresser aux courses de chevaux, et là-dessus il prétendit que c'était vous qui l'aviez corrompue en la conduisant aux courses du bois de Boulogne.
—Vous ne croyez pas cela; je l'espère, mon oncle?
—Assurément non, c'est une idée comme il en pousse dans la tête de Sorieul, qui s'amuse à chercher la raison des choses et qui la trouve plus ou moins bien. Enfin Thérèse ne répondit rien, et la discussion finit. Après le souper, chacun sortit et je restai seul avec Thérèse; j'avais un travail pressé à écrire et je voulus m'y mettre, tandis que Thérèse s'installait comme à l'ordinaire auprès de ma table. Mais je n'étais pas en train, les idées ne me venaient pas, et je ne pouvais même pas trouver mes mots. Vous devez bien vous douter de ce qui me tourmentait: c'était le mariage de Thérèse. Depuis que vous aviez bien voulu venir avec nous au Moulin flottant pour entretenir Thérèse de mon projet, j'ai été condamné à un mois de prison? Le gouvernement, après avoir provoqué le mouvement ouvrier dans l'espérance de le diriger et de s'en servir pour faire peur à la bourgeoisie, a été pris de peur lui-même quand il a vu qu'il n'y aurait jamais rien de commun entre nous et lui. Vous me direz qu'il a été bien longtemps à faire cette découverte: cela est vrai, mais enfin il l'a faite, et, du jour où il a été éclairé à ce sujet, il a commencé à nous poursuivre; on m'a envoyé en police correctionnelle, et j'en ai eu pour un mois. Ce que le gouvernement favorisait la veille était devenu, du jour au lendemain, coupable. Il y a comme cela des coups de lumière qui éblouissent subitement tout le monde: le chef de l'État, les ministres, les juges. Par une chance remarquable, le jour même où je sortais de prison, Sorieul y entrait à son tour, s'étant fait condamner à trois mois.
—Sorieul!
—Pas pour la même chose. Vous devez vous rappeler que Sorieul disait toujours qu'il écrirait les grandes idées qu'il roulait dans sa tête quand le moment serait venu. Il s'est enfin décidé, il a écrit une brochure portant pour titre: Les Césars par un César. C'était une critique de la Vie de César, par Napoléon III, et si vive, si pleine d'allusions, que Sorieul a attrapé trois mois de prison. Un peu plus, Thérèse restait seule à la maison: ce que j'avais toujours redouté, vous devez vous en souvenir. Voilà pourquoi je dis que ça été une chance que Sorieul entrât en prison, le jour même où j'en sortais. Mais ce qui avait failli arriver pouvait se réaliser une autre fois; car la prison, j'entends la prison politique, n'a jamais guéri personne. Ce n'était pas parce que les tribunaux m'avaient condamné qu'ils m'avaient fait renoncer à la lutte: j'ai continué ma tâche, nous avons continué notre organisation en l'étendant, et en ce moment je suis sous le coup de nouvelles poursuites. Il est donc probable que prochainement je vais de nouveau quitter la maison pour entrer en prison, et ce sera ainsi jusqu'à la fin de l'Empire ou jusqu'à ma fin: au plus vivant des deux. Vous me direz qu'il est bien malade, je l'espère; mais il n'est pas mort, et il peut durer encore s'il ne lui arrive pas un accident. J'étais donc exposé à voir se réaliser mes craintes: Thérèse seule, car Sorieul est exaspéré et lui aussi ne tardera pas à se faire condamner de nouveau. La nouvelle de votre mariage m'avait inspiré l'idée de faire une nouvelle tentative auprès de Thérèse: cela me donnait une ouverture. Je lui expliquai notre situation et mes craintes, en la priant, en la suppliant de se décider enfin à me rassurer sur son avenir. Pendant longtemps elle refusa, et je dois même dire qu'elle le fit avec une violence que je ne lui avais jamais vue; mais je ne me décourageai pas, j'insistai, et toute la soirée se passa dans cette lutte. Enfin elle céda.
—Ah! elle a consenti!
—Elle a consenti, seulement elle veut attendre encore; mais enfin elle a fixé une date: le 31 décembre 1870. Voilà pourquoi vous m'avez vu arriver la figure joyeuse. On peut m'envoyer en prison; j'espère bien que Thérèse ne m'y laissera pas entrer sans prendre Michel pour mari, et qu'alors elle ne s'en tiendra pas à sa date. J'ai bu à votre mariage; ne boirez-vous pas à celui de ma fille, mon neveu?