—Je la vois souvent, mais pas régulièrement.

-Je comprends cela; enfin vous la verrez plus souvent, tous les jours. Oh! bien entendu, devant Beio. Vous assisterez aux leçons. Rien n'est plus légitime. Vous vous intéressez à cette petite fille de votre caissier, vous désirez qu'elle cultive son talent pour n'être pas exposée aux tentations de la misère, et vous surveillez vous-même ses leçons pour constater ses progrès. C'est d'un père, cette conduite; elle vous fera honneur.

—Il est certain qu'il n'y aura rien à dire.

—En assistant aux leçons, vous parlerez de temps en temps du colonel Chamberlain et de son prochain mariage. Cela encore est tout naturel puisque vous êtes l'ami du marié et de la mariée. Je crois que tout d'abord il sera bon que vous ne manifestiez pas votre sentiment sur ce mariage, afin de ne pas éveiller les soupçons de cet Italien. Ce sera peu à peu que vous les manifesterez, ces sentiments, en insistant principalement sur la certitude où vous êtes que rien ne peut l'empêcher. Sans doute, tout mariage qui n'est pas conclu peut se rompre; mais, pour que cette rupture s'accomplisse, il ne faut pas qu'il soit ardemment désiré des deux côtés, et c'est précisément ce qui se rencontre dans celui-là: par intérêt, mademoiselle Belmonte le veut; par amour, le colonel le désire non moins vivement.

—Parfaitement.

—Vous voyez le thème, je n'ai donc pas besoin d'insister. Il arrive un moment,—ah! nous n'avons pas besoin de nous presser; la veille il sera temps encore;—il arrive un moment où Beio doute de l'efficacité du moyen dont il dispose; il a peur, il croit que ce mariage se fera quand même. Il a compris que vous désiriez qu'il ne se fasse pas et que vous pouvez l'empêcher; il pense qu'en réunissant vos deux actions, la vôtre et la sienne, vous serez plus puissants: il vous livre son moyen. Naturellement vous ne livrez pas le vôtre, «qui ne vaut pas le sien»; on agit, et la rupture est accomplie, sans que nulle part votre main soit visible: ce que vous devez désirer... en vue de l'avenir.

Le baron se retira en pensant que la marquise n'était vraiment pas sotte.

Mais quelle femme corrompue, bon Dieu!

Il n'y avait qu'une Française au monde capable d'inventer une pareille combinaison, et encore sans paraître y toucher.

Quelle Babylone que ce Paris!