Comme il allait pousser une exclamation, Antoine mit un doigt sur les lèvres. Alors Horace s'avança discrètement et s'assit en face d'Antoine.
—Le colonel est-il chez lui? demanda celui-ci.
—Oui.
—Eh bien! je vous prie de l'éveiller et de lui dire de venir me trouver ici. On a voulu m'arrêter pour affaires politiques, et j'ai besoin de le voir. Ne l'accompagnez pas, donnez-lui le numéro de ce café, et qu'il ne vienne qu'après avoir fait un détour, de peur d'être suivi.
Une demi-heure après, le colonel entra à son tour dans le café et vint s'asseoir à la table de son oncle.
Ils se serrèrent la main affectueusement; puis, s'accoudant l'un et l'autre sur la table qui les séparait, ils se mirent à parler à voix basse, de telle sorte que le garçon qui allait çà et là, tournant autour de ces deux consommateurs mystérieux, ne pouvait entendre ce qu'ils disaient.
—Eh bien! mon oncle?
—Eh bien! ce que je vous avais annoncé s'est réalisé, on est venu ce matin pour m'arrêter. Mais j'attendais cette descente de police et j'avais pris mes précautions en conséquence, décidé à ne pas me laisser arrêter. On faisait bonne garde autour de moi, le concierge et des amis. Quand la police a frappé à la porte de la cour, on a attendu avant d'ouvrir et pendant ce temps on est venu me prévenir; je ne me suis pas amusé à faire ma barbe. Ce n'était pas la première fois que les agents venaient dans l'atelier des Chamberlain, et je n'étais pas le premier de la famille qu'on tentait d'arrêter. Nous avons une route par le toit qui, pour ainsi dire, nous appartient: notre père l'a suivie, votre père l'a prise en 1831; moi, je l'ai employée plusieurs fois. Je suis sorti par la fenêtre.
—A votre âge, mon oncle!
—A mon âge, j'ai le pied sûr encore, surtout quand je sais que les agents montent l'escalier. Et puis Michel avait voulu m'accompagner; il m'a tendu la main, et le voyage, qui n'est pas long d'ailleurs, s'est heureusement accompli. Pendant qu'on m'attendait rue de Charonne, je suis tranquillement sorti par la rue de la Roquette; j'ai dit adieu à Michel, et me voilà.