—Sans doute. Cependant, après avoir reconnu le mauvais, je dois constater aussi le bon; c'est que ce n'est pas seulement la fortune qu'elle aime; elle n'est pas uniquement une femme d'argent. Il y a en elle d'autres sentiments, plus nobles, plus désintéressés. Sans doute cette immense fortune du colonel Chamberlain l'éblouit, et, placée dans le milieu où elle est, avec son entourage, son oncle, sa mère, le monde qui, tous, s'occupent à faire miroiter cette fortune, il n'est pas étonnant qu'elle subisse cette influence. Mais il n'en est pas moins vrai qu'au fond, malgré cet éblouissement qui la trouble, elle jette des regards en arrière. Me croyez-vous sincère?

Assurément Beio ainsi interrogé, croyait le baron Lazarus sincère.

—Eh bien, je suis convaincu que si on avait fait une tentative sérieuse, ce mariage aurait été rompu, et il l'aurait été par Carmelita. Quand je dis «on» vous comprenez de qui je parle; c'est de vous, monsieur Beio. Moi, je l'ai faite, cette tentative, mais d'une façon indirects, indécise, qui ne pouvait aboutir, puisque je parlais en l'air sans pouvoir donner une conclusion à mes paroles; et cependant l'effet que j'ai produit a été si grand que j'ai eu la conviction que le succès était encore possible. Et voilà pourquoi j'ai eu avec vous cet entretien, qui a dû vous surprendre mais dont vous voyez maintenant le but. J'aime le colonel Chamberlain, j'aime tendrement Carmelita; je crois qu'ils seront malheureux s'ils se marient. D'un autre côté, j'ai pour vous une haute estime, une vive sympathie, je crois que vous êtes le mari qui peut donner le bonheur à Carmelita, je me mets à votre disposition pour rompre le premier mariage et conclure le second.

Arrivé à cette conclusion, le baron s'arrêta de nouveau, et abandonnant le bras du chanteur, il lui tendit la main.

Beio mit sa main dans celle du baron.

—Monsieur le baron, dit-il, j'aurai l'honneur de vous revoir.

—Est-ce qu'il est fou? se demanda le baron.

Mais non, il n'était pas fou; troublé, bouleversé, affolé par ce qu'il venait d'entendre.

Décidément le baron avait bien fait de risquer cette tentative hardie, et qui pouvait même paraître au premier abord désespérée. Il ne s'était pas trompé dans ses observations. Beio aimait Carmelita et il avait entretenu l'espérance de l'obtenir pour femme.

Et le baron, rentrant chez lui satisfait de sa journée, alla embrasser tendrement sa fille.