—Très-bien! s'écria le baron en frappant plusieurs fois son bureau du plat de sa main; vous êtes un homme de raison, monsieur Beio, et j'aime la raison par-dessus tout. Où va-t-on avec l'entraînement?
Beio resta un moment sans prendre la parole, cherchant évidemment par où commencer cet entretien.
Enfin, il se décida; mais ses premiers mots furent prononcés d'une voix si basse, que ce fut à peine si le baron les entendit.
—Hier vous m'avez fait part de certaines observations et de certaines suppositions s'appliquant à mademoiselle Belmonte et à moi. Pour répondre à l'appel à la franchise que vous venez de m'adresser, je dois déclarer que ces observations et ces suppositions sont fondées... au moins jusqu'à un certain point. Je veux dire qu'en supposant que j'avais pu m'éprendre d'un tendre sentiment pour mademoiselle Belmonte, vous ne vous êtes pas trompé. J'ai aimé, j'aime en effet mademoiselle Belmonte d'une passion profonde, absolue, folle.
Il n'avait pas besoin d'entasser ces qualificatifs les uns sur les autres; à la façon dont il avait dit: «J'ai aimé, j'aime mademoiselle Belmonte,» on sentait combien grand était cet amour. Jamais le baron n'avait entendu prononcer ces mots avec un accent si passionné.
—Bien, se dit-il, si malgré tout le mariage s'accomplit, le colonel ne tardera pas à être veuf; les Italiens ont du bon.
Beio continua:
—Ce qui doit vous faire comprendre comment cet amour s'est développé, c'est cette autre remarque de votre part, qui, elle aussi, est juste, que mademoiselle Belmonte se destinait au théâtre. Il est certain que l'amour naît souvent sans raison; mais enfin ce n'est point une jeune fille destinée à prendre une haute position dans le monde que j'ai aimée, c'est une camarade. Ceci expliquera pour vous comment j'ai pu penser que mademoiselle Belmonte serait ma femme un jour, et aussi comment, sous l'influence de cette espérance, mon amour s'est développé. N'avait-il pas un but légitime? Sans doute mademoiselle Belmonte pouvait arriver sans moi au théâtre, mais combien je lui rendais la route plus facile, combien je lui ouvrais de portes! En réalité, elle était mon élève; pour tout dire, elle est mon ouvrage. Vous connaissez trop les choses du théâtre....
—Oh! bien peu.
—Enfin, vous les connaissez assez pour savoir qu'on n'obtient pas de grands succès seulement avec la beauté et des dons heureux; il faut plus, beaucoup plus. Ce plus, je le donnais à Carmelita; je la soutenais et elle devenait une grande artiste. Cela valait bien un beau mariage, peut-être. En tout cas, Carmelita le comprit ainsi, et je pus croire qu'elle serait ma femme.