XVII

Beio parti, le baron se demanda s'il avait eu raison de ne pas prendre la lettre que celui-ci voulait lui confier. Assurément il y avait des avantages à la tenir entre ses mains; car, sans savoir ce qu'elle contenait, il était bien certain que ce n'était point une lettre innocente. Beio parlait de son amour et de l'engagement pris par Carmelita; assuré que Carmelita serait seule à lire cette lettre, il s'exprimait en toute franchise, entraîné par la passion. Remise au colonel, elle serait plus que suffisante pour l'éclairer.

Et cependant il ne l'avait pas prise.

Pour chercher le mieux, n'avait-il pas laissé échapper l'occasion qui se présentait si belle?

Mais cette détermination, prise à l'improviste et sans avoir pu la peser, sans l'examiner lentement, comme il avait coutume de faire dans les circonstances graves, n'était pas sans le jeter dans le doute et l'inquiétude.

Si le plan qu'il avait adopté si vite, sans l'avoir étudié, allait ne pas réussir?

Il était bien hardi, ce plan, et bien aventureux. Car il ne s'agissait de rien moins que de rendre le colonel témoin de l'entrevue qui aurait lieu entre Carmelita et Beio.

A coup sûr, cela était audacieux. Mais aussi quel résultat décisif et triomphant!

Bien que Beio n'eût point expliqué de quelle façon il avait obtenu l'engagement de Carmelita, le baron était fixé à ce sujet. Carmelita était une fille passionnée, cela se lisait dans ses yeux noirs, dans sa bouche charnue, dans ses lèvres sensuelles; elle avait la chaleur du Midi dans le sang; elle était de race latine, et qui plus est encore, de race italienne. Les principes ethnographiques, auxquels il croyait fermement, indiquaient qu'elle n'avait pas dû aimer Beio d'un amour idéal; c'était sur un fait matériel que cet engagement reposait. Il était donc bien certain que dans une explication comme celle qui s'engagerait entre Beio et Carmelita se croyant seuls, il se dirait des choses suffisantes pour éclairer le colonel sur le passé de sa fiancée.

Mais pour cela il fallait réunir chez lui, en même temps, Carmelita, Beio et le colonel.