XIX
Malgré les ménagements que le baron avait promis d'apporter «dans l'arrangement des choses,» la rupture du mariage arrêté entre le colonel Chamberlain et mademoiselle Carmelita Belmonte produisit une véritable explosion dans Paris, lorsque la nouvelle s'en répandit.
Il est vrai que le premier qui la divulgua fut le baron Lazarus, et il le fit de telle façon qu'une sorte de curiosité de scandale se joignit à l'intérêt que cette nouvelle portait en elle-même.
Quand on lui demanda pourquoi cette rupture avait lieu, il refusa de répondre, et persista dans son refus avec fermeté; mais cependant de manière à laisser entendre que, s'il ne parlait pas, ce n'était point par ignorance, mais que c'était par discrétion.
—Vous savez, moi, je n'aime pas les propos du monde, et d'ailleurs je n'admets que ce que j'ai vu. J'ai vu le colonel rompre avec mademoiselle Belmonte et j'affirme cette rupture; mais les causes de cette rupture, c'est une autre affaire.
De guerre lasse, il s'était décidé non à expliquer ces causes clairement et franchement, mais à les laisser adroitement entendre.
Le colonel avait fait d'étranges découvertes sur le compte de sa fiancée. Il y avait dans cette affaire un maître de chant, Beio, l'ancien chanteur, dont le rôle n'était pas beau; il est vrai qu'il ne fallait pas oublier que Carmelita était Italienne, ce qui diminuait le rôle joué par Beio. Enfin le colonel avait cru devoir rompre, et, pour qui le connaissait, parfait gentleman comme il était, incapable de se décider à la légère, cette rupture était grave, alors surtout qu'il s'agissait d'un mariage aussi avancé; encore quelques jours, et il était conclu.
Le baron n'avait pas pu se retenir d'aller à l'Opéra le soir même de la rupture, pour l'annoncer à madame de Lucillière qu'il espérait rencontrer.
En effet, la marquise était dans sa loge, et, en voyant le baron entrer, elle avait deviné, à son air diplomatique, qu'il avait quelque chose d'intéressant à lui apprendre; malgré la gravité de sa tenue, le triomphe éclatait dans toute sa personne.
Ce qu'il y avait de remarquable dans le pouvoir que madame de Lucillière exerçait sur ceux qui étaient de sa cour, c'est qu'elle se faisait obéir instantanément, sans la plus légère marque d'hésitation ou de révolte.