Le colonel était assis devant son bureau, la tête appuyée dans ses deux mains.
Ce fut seulement lorsque le baron fut à quelques pas de lui, qu'il abaissa ses mains et releva la tête.
—J'ai cru, dit le baron, que vous seriez curieux de savoir ce qui s'est passé après votre départ.
Le colonel le regarda un moment, comme s'il ne comprenait pas; puis levant la main:
—Avant tout une question, je vous prie, monsieur.
—Dites, mon ami, dites.
—Vous avez voulu me faire assister à, l'entretien de mademoiselle Belmonte et de cet homme?
—Je pourrais, dit-il d'une voix que l'émotion rendait tremblante, je pourrais vous répondre catégoriquement; mais j'aime mieux que cette réponse vous vous la fassiez vous-même. Vous savez quelle est ma tendresse pour ma fille, n'est-ce pas? Vous savez dans quels sentiments d'honnêteté et de pureté je l'élève? Pensez-vous que si j'avais su que mademoiselle Belmonte était... mon Dieu! il faut bien appeler les choses par leur nom, si vilain que soit ce nom; pensez-vous que si j'avais su que mademoiselle Belmonte était la maîtresse de son professeur de chant, j'aurais toléré qu'elle fut la compagne, l'amie de me fille? Dites, le pensez-vous? Non, n'est-ce pas? Alors, si je ne savais pas cela, comment voulez-vous que j'aie eu l'idée de vous faire assister à l'entretien de mademoiselle Belmonte avec ce professeur de chant? Dans quel but aurais-je agi ainsi?
Le colonel ne répondit pas.
—Voici comment cet entretien a été amené, continua le baron,—au moins ce que je vous dis là résulte de ce que j'ai entendu après votre départ:—ce professeur de chant, nommé Lorenzo Beio, un ancien chanteur, un comédien, ce Beio était désespéré du mariage de celle qu'il avait cru épouser; il la poursuivait partout, mais le prince faisait bonne garde et l'empêchait d'arriver jusqu'à Carmelita. Tantôt il l'a vue sortir avec Ida, et l'a suivie, et, quand Carmelita est entrée dans la serre, tandis que ma fille allait changer de toilette dans son appartement, il est entré avec elle: de là cette surprise chez Carmelita; mais, pour être complet, je dois dire que cette surprise s'est bien vite calmée. Après votre départ, je suis allé dans la serre pour offrir à mademoiselle Belmonte de la reconduire chez elle. Elle ne m'a pas répondu; mais détournant la tête, elle a pris le bras de ce... comédien et elle est partie avec lui: la paix était faite. Soyez donc rassuré sur celle que vous vouliez élever jusqu'à vous. Voilà ce que j'ai voulu vous apprendre, afin de n'avoir plus à revenir sur ce triste sujet. Maintenant un mot encore, un seul; si vous avez quelque affaire à traiter avec le prince Mazzazoli, je me mets à votre disposition et vous demande d'user de moi; c'est un droit que mon amitié réclame, et puis, pour cette pauvre fille, il vaut mieux que personne autre que moi ne sache la vérité. Pour le monde, nous verrons à arranger les choses de manière à la ménager autant que possible.