Cette réunion de choses et de personnes se rencontrait à la table du baron, où la chère, préparée par un cuisinier parisien et non allemand, était exquise, et où les convives étaient habilement choisis pour se faire valoir les uns les autres.

Il a été un temps où les dîners de ce genre ont été en honneur à Paris; malheureusement ils ont peu à peu disparu, à mesure que tout le monde a voulu faire grand, et ils ne se sont conservés que dans de trop rares maisons.

Celle du baron était de ce nombre, et pour le colonel c'était une détente, un repos et un charme, que ces dîners intimes. On y causait librement, spirituellement, on y mangeait délicatement, et, en même temps que le cerveau s'y rafraîchissait, l'esprit s'y allumait: on en sortait dans un état de bien être général tout à fait agréable.

Il semblait que le baron eût apporté dans le monde les qualités innées qu'ont ses compatriotes pour la profession d'hôte, ou plus justement de maître d'hôtel, profession pour laquelle les Allemands ont incontestablement, comme le savent tous ceux qui ont voyagé, des aptitudes remarquables.

A côté des dîners vinrent les soirées, car le colonel ne pouvait dîner chaque semaine, rue du Colisée, sans faire une visite au baron et à Ida.

Bien entendu, pour ces visites, il avait choisi le jour de réception du baron; mais il n'en était pas de ces réceptions comme des dîners, elles n'avaient aucun caractère d'intimité. S'y montraient tous ceux qui étaient en relations d'amitié ou d'affaires avec le baron Lazarus, des Allemands, beaucoup d'Allemands, presque exclusivement des Allemands.

Alors bien souvent la conversation prenait une tournure qui gênait le colonel, tant on disait du mal de la France. C'était à croire que tous ces gens, qui pour la plupart habitaient Paris, étaient des ennemis implacables du pays auquel ils avaient demandé l'hospitalité, le travail ou la fortune: on ne parlait que de la corruption de «la grande Babylone», de ses ridicules, de son immoralité, de ses vices, de sa pourriture. Pourquoi se serait-on gêné devant le colonel Chamberlain? N'était-il pas citoyens des États-Unis?

Mais ce citoyen des États-Unis se laissa aller un jour à répliquer à ces litanies:

—Si la France est le pays d'abomination que vous prétendez, dit-il, pourquoi y venez-vous ou plutôt pourquoi y restez-vous?

On se mit à rire de ce rire bruyant et formidable qui n'appartient qu'à la race germanique.